Livres ayant pour thème ou cadre l'Asie du Sud-Est

EXTRAIT DE ICI RADIO-BAMBOU

Un roman de Martin Booth

 

Chapitre Un

Décembre 1941 – février 1942

 

 

Nicholas s’accroupit près du portillon, au bout de l’allée gravillonnée qui traversait le jardin. À travers les buissons d’hibiscus et les barreaux en fer, il avait une visibilité d’au moins cent mètres dans la rue.

Aucun mouvement. Un étrange silence.

Normalement, la rue grouillait de coolies transportant des charges sur des perches en bambou, tenues en équilibre sur leurs épaules, d’amahs et autres domestiques en route pour le marché, de pousse-pousse et de charrettes à bras chargées de légumes, de petits cochons qui couinaient ou de poules qui gloussaient. La maison de thé au coin de la rue était toujours pleine de vieux, assis aux tables devant les fontaines à thé en cuivre ; ils discutaient ou jouaient au mah-jong. Leurs oiseaux chanteurs gazouillaient dans les jolies cages en osier suspendues aux branches de la bauhinie qui surplombait le trottoir.

Maintenant, la maison de thé était condamnée par des planches et une explosion avait dépouillé l’arbre de ses feuilles. Les pavés de la place étaient jonchés de gravats, d’éclats de verre et des fragments de bois rouge vif d’un pousse-pousse. La capote verte était tombée dans le caniveau et l’armature en forme d’ombrelle était tordue, évoquant l’aile d’une énorme chauve-souris morte. Les deux roues, trop voilées, ne pourraient être réparées.

Plus loin, ce qu’il restait de l’éventaire d’un barbier de rue était plaqué contre un mur ; les tabourets étaient cassés. Le trottoir était parsemé des débris du bol en porcelaine blanche du barbier et de morceaux de tuiles rouges éparpillés qui contrastaient.

Nicholas jeta un regard au-delà des bâtiments, en direction du versant escarpé du pic Victoria dont les parois rocheuses luisantes d’eau s’élevaient juste derrière les immeubles. Elles seules semblaient avoir été épargnées par les combats et, pensa-t-il, peut-être que ce sommet trouvait là l’origine de son nom cantonais : Tai Ping Shan, le pic de la Montagne pacifique.

Un chat tigré fit son apparition. Il se promenait nonchalamment au milieu de la route puis s’assit et commença sa toilette. Nicholas le connaissait. Il vivait dans les jardins du temple, deux rues plus loin en bas de la colline. Nicholas s’apprêtait à l’appeler lorsque le félin arrêta brutalement de se lécher une patte de devant, lança un regard vers une ruelle en contrebas ; puis, en un clin d’œil, il disparut.

Prêtant l’oreille, Nicholas réussit à percevoir un bruit faible. On aurait dit que quelqu’un faisait doucement claquer un linge humide contre une pierre.

Personne ne songerait à faire la lessive, pensa-t-il. Pas le matin de Noël.

Le bruit cessa. On entendit un froissement bref. Le bruit se fit entendre de nouveau. Une voix marmonna quelque chose. Nicholas essaya d’en saisir le sens, mais la voix n’était guère plus qu’un murmure discordant.

Aussi rapidement que le chat s’était éclipsé, une silhouette, à demi cachée par le tronc de la bauhinie, se profila sur le trottoir longeant la maison de thé. Lorsque cette forme s’avança, une autre apparut derrière elle. À chaque pas que faisaient les silhouettes, on percevait un battement assourdi. Elles atteignirent l’arbre, firent une courte pause puis gagnèrent le centre de la rue. Des Japs ! chuchota Nicholas, retenant sa respiration. Son cœur battait fort contre ses côtes.

Deux fantassins de l’armée japonaise se tenaient à moins de soixante-dix mètres de lui. Tous deux étaient vêtus d’un uniforme kaki, leur pantalon bouffant serré aux genoux par des bandes molletières. À leur ceinture, pendaient un masque à gaz et une gourde, des porte-grenades et des étuis de munitions tandis qu’ils portaient leur paquetage sur le dos. Ils avaient la tête coiffée d’un casque en acier, rond, tenu en place par des liens en coton attachés minutieusement sous le menton. Ils tenaient en main un fusil à baïonnette.

Avec beaucoup de précautions, ils inspectèrent la rue, leur regard balayant les portes fermées, les fenêtres aux volets clos, les toits. Assurés qu’ils ne risquaient rien, ils avancèrent. Le battement provenait du contact de leurs bottines en caoutchouc avec les pavés.

Ils s’arrêtèrent près du pousse-pousse. Nicholas les fixa. Ils semblaient le regarder droit dans les yeux. L’un d’eux épaula son fusil, lentement, visant les buissons d’hibiscus et la tête de Nicholas. Les battements de son cœur s’accélérèrent. Il voulait crier, se lever d’un bond, hurler « C’est bon ! Ce n’est que moi. Ne tirez pas. Je n’ai que 11 ans ! »

Une main lui bâillonna la bouche. Une autre lui serra l’épaule avec une forte poigne, le maintenant accroupi tout en le tirant vers l’arrière.

Il sentit une bouche lui effleurer l’oreille.

— Pas faire bruit !

Il peinait à entendre les mots.

— Pas bouger vite !

Nicholas se dévissa le cou de son mieux. Des doigts lui recouvraient toujours la bouche, lui enfonçant les lèvres dans les dents, ce qui faisait mal. Ces mains appartenaient à un Chinois agile et musclé, aux cheveux coupés ras, aux petites oreilles. Il avait une cicatrice sur l’une de ses hautes pommettes : il s’agissait d’Ah Kwan, le jardinier.

— Pas parler, murmura Ah Kwan. Nous partir. Tout doux, tout doux. Pas de bruit. Lentement. Pas marcher debout.

Il enleva sa main de la bouche de Nicholas et, très progressivement, l’aida à s’éloigner des buissons d’hibiscus. Pliés en deux pour ne pas être vus au-dessus du portillon et n’empruntant pas l’allée de peur que leurs pas sur les gravillons ne les trahissent, ils traversèrent les jardins en courant puis gravirent la pelouse pour atteindre la maison.

La Villa Peony était une maison à deux étages, de style colonial en briques rouges. Une véranda en faisait tout le tour ; des chaises en rotin et plusieurs tables y étaient disposées. Les fenêtres étaient équipées de volets à lattes en bois ciré. Le long de la véranda, on trouvait une rangée de pots émaillés, avec, en relief sur un fond vert, des dragons dorés entortillés ; ils contenaient de petites azalées ou des buissons de kumquats. Près de la porte d’entrée, poussait un grand palmier, dont les feuilles s’élevaient à quinze mètres au-dessus du sol.

À toute vitesse, Nicholas et Ah Kwan passèrent devant la véranda et gravirent les marches menant à la porte d’entrée. Celle-ci s’ouvrit au moment même où ils l’atteignaient. Dans l’entrée se tenait Tang, le cuisinier et domestique en chef. Ah Mee, sa femme, était à son côté. Parler aurait été superflu. Le visage d’Ah Kwan exprimait tout ce qu’ils devaient savoir.

— Pas avoir temps ! déclara Tang sur un ton autoritaire. Pas pouvoir rester. Maintenant, partir.

— Il faut que nous attendions, répondit Nicholas. Quand mes parents reviendront…

— Pas pouvoir attendre, l’interrompit Tang.

Prenant Nicholas par le bras, Ah Mee lui expliqua :

— Hong Kong, combats déjà finis, Jeune Maître.

— Si les combats sont finis, raisonna Nicholas, le Corps des volontaires de la défense va être dissous et mon père va rentrer à la maison. Et ma mère n’aura plus de blessés à soigner, donc…

— Soldats japonais gagner, dit Ah Mee doucement. Attraper tous les Européens.

— Si nous rester, attraper toi aussi, poursuivit Tang avant d’ajouter : Soldats japonais pas gentils, très méchants. Autres domestiques tous partis. Ah Tu, Ah Choi, Ah Peng… tous partis.

— Ils auraient dû attendre mon père, répliqua Nicholas.

— Maître et Madame pas revenir ici, dit Ah Mee.

[…]

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