Livres ayant pour thème ou cadre l'Asie du Sud-Est

Sonne l’heure

Disponible
Chart Korbjitti
Roman
13 x 19 cm
184 pages
ISBN 979-10-91328-92-0
18,00 €
livraison comprise
Expédié sous 4 à 5 jours (France)

Résumé

Un metteur en scène de cinéma assiste à une étrange pièce de théâtre qui relate une journée ordinaire dans un hospice de femmes très âgées.  À l'action sur scène, qui se déroule au rythme d'une horloge sonore, se superposent les commentaires et les rêveries du narrateur.

Et l’on partage avec des grands-mères décrites de façon très attachante un quotidien rythmé par les soins, repas et siestes, et ponctué de visites où le moindre événement est source de petites joies, de contrariétés, mais jamais d’espoir. Car, comme le scande une voix hors champ, « il n’y a rien, absolument rien » à attendre de ces vies en suspens.

« Les vieux objets, on les veut. Ils ont de la valeur, ils ont du prix. Mais les vieilles gens, personne n’en veut. Voyez, toutes ici sont abandonnées, toutes autant qu’elles sont… »

L'auteur

Né en 1954 dans la province de Samut Sakhon, Chart Korbjitti est considéré comme le meilleur romancier contemporain de Thaïlande par son traducteur, Marcel Barang.

Auteur, entre autres, d’une demi-douzaine de romans et de recueils de nouvelles, traduits pour certains, il a reçu plusieurs distinctions : S.E.A. Write Award, Artiste national et Silpathorn Award.

Chart avait à peine 20 ans lorsqu’il a choisi d’être écrivain, de consacrer toute sa vie à l’écriture.

Les failles de la société thaïlandaise, telles que l’abus de pouvoir, de même que l’exclusion sociale et l’ostracisme sont ses thèmes de prédilection. Loin de tout passéisme, il décrit les changements sociétaux avec une petite dose d’humour.

Sonne l’heure, son troisième roman, a été primé.

Traduit du thaï Marcel Barang

Extrait

Sonne l’heure

Roman de Chart Korbjitti

 

Le rideau se lève dans l’obscurité… L’obscurité est totale. Rien à voir. Rien à entendre. Pas le moindre indice de mouvement…

Au bout d’un moment, un fin faisceau de lumière plongeante saisit une horloge ancienne accrochée au pilier central de la salle. L’horloge prend d’autant plus de relief dans l’obscurité environnante. Son tic-tac s’affirme. L’horloge n’est pas seulement ancienne d’apparence : son bois est vieux et patiné. On voit les craquelures de son vernis écaillé par le temps, et la couche de crasse et de poussière atteste que jamais personne n’en prend soin. Mais le disque continue de se balancer de droite et de gauche, comme il doit le faire, insensible aux signes de détérioration du boîtier.

À présent, il est 4 h 50 du matin.

Le pinceau lumineux tombant des cintres n’éclaire pas seulement la vieille horloge. Il se projette faiblement sur le plancher, permettant d’entrevoir une allée qui s’enfonce dans l’obscurité entre deux rangées de lits surmontés de moustiquaires.

Sous chaque moustiquaire, on devine la masse sombre, vaguement inquiétante, d’un corps allongé et inerte.

— Il n’y a rien ! Il n’y a absolument rien ! crie une voix éraillée dans le silence.

Certains corps sur les lits se retournent, comme si ce cri avait pénétré dans leur sommeil, mais cela ne dure qu’un bref instant et tout redevient calme et paisible comme avant.

Tic-tac, tic-tac.

Tic-tac, tic-tac.

Le temps continue de passer comme il doit le faire, le disque d’aller et de venir au bout du balancier.

Le temps passe. Passe sans que rien se passe sur scène.

Cinq minutes s’écoulent…

Je commence à me sentir mal à l’aise. Mal à l’aise d’être assis là à regarder fonctionner une horloge, mal à l’aise face à cette absence d’action.

Au bout d’un moment, mon nez perçoit une odeur de renfermé mêlée à un faible relent d’urine. Je ne sais pas si le metteur en scène de cette pièce a délibérément relâché cette odeur ou si elle provient des toilettes du théâtre, mais je pense qu’elle provient en fait de la scène, car avant que la pièce ne commence, il n’y avait pas du tout d’odeur de cette sorte.

À ce point, j’en viens à m’apitoyer sur moi-même, d’avoir à rester assis à regarder fonctionner une horloge, à supporter une odeur offensante. Mais bon, je ne suis pas le seul, les autres spectateurs sont dans le même cas.

Mais je ne peux m’empêcher de penser que le metteur en scène l’a bien voulu ainsi, que cette odeur est sans doute nécessaire à sa pièce. Il ne l’a sans doute pas diffusée pour indisposer ses propres spectateurs.

De quel endroit de la scène peut bien provenir cette odeur-là ? me demandé-je.

Mes yeux s’étant habitués à l’obscurité, je parviens à distinguer la structure de la scène.

Ce dortoir a deux allées, une longue allée centrale entre deux rangées de lits – cinq lits pour la rangée de gauche, six lits pour la rangée de droite – et une allée plus courte qui sépare les lits de la rangée de droite d’un petit réduit attenant au mur de droite de la scène.

Ce réduit ressemble à s’y méprendre à une cellule de prison. Le mur de devant jusqu’à hauteur de poitrine est en ciment, surmonté de barreaux de fer qui atteignent le plafond. Je ne suis pas très sûr qu’il y ait d’autres cloisons au-delà de celle-ci, car l’obscurité plus dense sur les côtés de la scène ne me permet pas de voir grand-chose.

Je crois comprendre qu’il y a quelqu’un dans cette cellule, sinon à quoi bon l’avoir mise là. Mais je ne comprends pas pourquoi on a installé un ou des vieillards là-dedans.

— Il n’y a rien ! Il n’y a absolument rien !

Le cri sur scène retentit de nouveau.

Je suis sûr que c’est la même voix que celle que j’ai entendue la première fois, mais cette fois je suis certain qu’elle provient de la cellule.

À l’extrême gauche se trouve une salle d’eau, longue et profonde, donnant sur la scène, sans cloison de séparation, seulement un encadrement de porte pour en marquer l’entrée. Un grand bac rectangulaire en ciment à hauteur de taille court sur toute la longueur de la salle d’eau, qui a aussi des toilettes. Je ne suis pas sûr que l’odeur d’urine provienne des toilettes.

Tic-tac, tic-tac.

Tic-tac, tic-tac.

Le temps passe. Passe comme s’il ne connaissait pas la fatigue.

La personne assise près de moi pousse un soupir.

Si ceux qui ont monté cette pièce étaient assis parmi nous, les soupirs et l’agitation des spectateurs leur donneraient sans doute la réponse à la question de savoir s’ils ont ou non atteint leur objectif.

Je ne sais pas ce qu’ils veulent. Veulent-ils mettre les spectateurs mal à l’aise ou veulent-ils qu’ils soient excédés par ce qu’ils voient ?

Quant à moi, je ne tiens nullement à ce que les spectateurs de mes films soient excédés par ce qu’ils voient.

À vrai dire, le malaise génère parfois l’ennui, mais bien entendu, l’ennui, c’est tout autre chose que le malaise.

Comme ma production en témoigne, j’essaie de bourrer mes films de malaise autant que faire se peut.

Et c’est une raison de plus pour laquelle j’ai tenu à venir voir cette pièce, car la critique l’a résumée en une formule : « La pièce la plus ennuyeuse de l’année. »

Au début, lorsque la troupe de théâtre a annoncé qu’elle allait jouer cette pièce, je n’y ai pas fait vraiment attention, car à ce moment-là je tournais un nouveau film, mais j’avais quand même été attiré par le fait que ses membres étaient tous âgés d’à peine plus de 20 ans. Selon leurs biographies, certains poursuivaient encore leurs études à l’université. Mais voilà qu’ils annonçaient sans douter de rien qu’ils allaient jouer une pièce portant sur les sentiments intimes des vieux.

C’est cela qui a attiré mon attention.

Qu’est-ce qu’ils pouvaient bien savoir des sentiments intimes des vieux ? Pourquoi des jeunes comme eux voulaient-ils jouer les vieux ? Alors qu’il y a tant d’histoires intéressantes sur les gens de leur âge, voilà qu’ils se mêlaient d’interpréter ce qu’ils ne connaissaient pas et n’avaient aucun moyen de connaître.

Le plus drôle, c’est que moi, qui aurai 63 ans révolus cette année, je n’ai jamais pensé faire un film sur les vieux. Au contraire : mes films traitent désormais de l’enfance ; je trouve que c’est autrement plus passionnant.

C’est tout ce qui a attiré mon attention.

Après cela, je n’ai pas fait attention aux nouvelles les concernant, car j’étais très pris par mon travail, jusqu’à ce qu’on annonce que la générale venait d’avoir lieu et que les bénéfices en seraient versés à un hospice de vieillards. C’est alors que je me suis tenu au courant et que j’ai lu la critique avec soin, dans l’intention de voir la pièce dès que mon travail me le permettrait, mais sans pour autant vouloir la voir à toute force.

Par chance, j’ai terminé les prises de vue à la date prévue. J’ai visionné les rushes hier, les prises étaient satisfaisantes, pas besoin de nouvelles prises ou de raccords, si bien qu’aujourd’hui je ne suis plus inquiet pour mon travail, j’ai laissé au monteur le soin de retenir les bonnes prises et de les mettre bout à bout sur bobineau. À tout le moins, je peux me reposer pendant quelques jours avant d’aller au labo superviser le montage définitif.

La représentation où je me trouve assis à respirer des relents d’urine, c’est celle de 7 heures du soir. Les spectateurs sont plutôt clairsemés. Je ne sais si c’est parce que la pièce est en train de faire un four ou parce qu’elle est aussi ennuyeuse que la critique le dit.

— Il n’y a rien ! Il n’y a absolument rien !

Ce cri, encore.

— Hé, on le sait qu’il n’y a rien, maugrée le jeune à côté de moi, s’adressant à son ami.

Je n’ose pas me tourner pour le regarder, de crainte de le contrarier davantage. De fait, il y a vraiment de quoi être contrarié, car dix bonnes minutes se sont écoulées et il ne se passe toujours rien sur scène, sinon cette voix éraillée qui n’arrête pas de crier.

— Il n’y a rien ! Il n’y a absolument rien !

S’il se passait vraiment quelque chose d’intéressant sur scène, je suis sûr que personne ne penserait aux dix minutes écoulées, ou si certains le faisaient, ce serait pour se dire : Comme elles sont passées vite ! Mais ce n’est pas le cas à présent, alors que nous sommes tous assis à regarder fonctionner une horloge, assis à regarder une absence d’action.

Alors que ce sont les mêmes dix minutes.

Même moi, je n’en peux plus de rester assis à regarder fonctionner une horloge, même si je sais d’avance par la critique que l’horloge continuera de fonctionner jusqu’à 5 heures avant que quelque chose ne se passe sur scène. Mais malgré cela, je n’arrive pas à m’y faire. Je suis vraiment très mal à l’aise.

Je commence à entrevoir le moyen de ne plus me laisser manipuler de la sorte. Je pense à une façon de ne pas m’ennuyer pendant les cinq minutes qui restent.

Si c’était mon film, comment est-ce que je m’y prendrais ? me dis-je.

Le film commence…

 

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