Livres ayant pour thème ou cadre l'Asie du Sud-Est

EXTRAIT DE LES LARMES DU BOUDDHA DE PIERRE

Un roman de S. P. Somtow

 

Chapitre Un

Quel est Ton vrai nom ?

 

Le millième jour de mon travail de mendiant au carrefour le plus animé de Bangkok, je découvris un mur.

C’était un mur flambant neuf, un mur en tôle ondulée ; son odeur évoquant la peinture fraîche refusait de se mêler au mélange familier de boue, sauce de poisson, essence et jasmin. Il était plutôt solide. Quand on tapait dessus, il semblait ne céder en rien. Si l’on y collait l’oreille, le bruit de la circulation était étrangement lointain. À l’aube – le soleil ne se lèverait que dans une heure, au moins –, le mur était totalement noir, baignant le bidonville dans l’ombre.

Dans la semi-obscurité, d’autres bougeaient. Un garçon appelé Ék grimpait le long d’un poteau téléphonique.

— Encore une panne de courant ?

— Ouais. Ils ont dû couper les fils en installant le mur.

— C’est pour quoi faire, ce mur ? Je vais arriver en retard au travail.

— J’en sais rien.

— Bon, remets le courant.

Je regardai Ék escalader le poteau à toute vitesse. Il faisait trop sombre pour bien voir, mais Ék était plus agile qu’un écureuil.

— Ça y est ! fit la petite voix râpeuse venant d’en haut.

Je levai la tête. D’abord, je ne distinguai que les yeux d’Ék, étincelant contre le noir faisceau des câbles électriques. Soudain, un bourdonnement, suivi d’une fluorescence grise qui envahit progressivement le voisinage.

Je voyais ma maison, édifiée à partir de planches de récupération. Sa dernière décoration, une tenture camouflant l’entrée, était une bannière en vinyle chapardée dans une station du SkyTrain. Derrière la tenture, je le savais, ma petite sœur était en train de se laver le visage avec l’eau d’un seau que notre mère emplissait tous les soirs, à minuit, au robinet du bout de la ruelle, en rentrant de l’usine.

Dans une heure, elle prendrait le chemin de l’école. Peut-être que j’y retournerais un jour, moi aussi. Mais pour l’instant, je devais venir en aide à ma famille. Sans cela, nous ne pourrions pas survivre.

J’avais beau regarder, je n’arrivais pas à distinguer l’endroit où le mur s’arrêtait. Lorsqu’il fera plus clair, pensai-je, j’y verrai peut-être une brèche. Un interstice qui me permettrait de plier la tôle.

À ce moment-là, il ne me vint pas à l’esprit de me demander pourquoi ce mur était là ni qui l’avait érigé. Bangkok est une ville en proie à de constants changements ; des bâtiments sortent de terre et disparaissent ; dans le bidonville, les matériaux de construction étant peu résistants, les bouleversements se produisent encore plus vite que dans le monde situé au-delà de l’intersection. Le mur était une nouveauté, tout simplement. J’espérais qu’il ne reste pas trop longtemps. Il constituait un obstacle.

Je filai mon chemin, avançant petit à petit le long du métal crasseux. Cela me prenait trop de temps. L’environnement familier s’estompait. Désormais, on voyait d’autres formes sombres et minces se déplacer… d’autres gosses qui allaient au travail en traînant les pieds, le monde au-delà du mur inhabituellement invisible.

Mes tongs s’enfonçaient dans la boue maintenant. Ce n’était pas grave. Un peu de saleté était bon pour les affaires. Avoir l’air petit et impuissant me facilitait beaucoup la vie. Pas simplement auprès de la clientèle, mais aussi auprès de l’Encaisseur. Je me laverais le soir, au robinet installé sur la dalle de béton, à deux portes de ma maison. J’aurais alors une allure respectable. Propre, en tout cas. Personne ne devinerait ce que je faisais pour gagner ma vie.

Où ce mur allait-il se terminer ?

J’essayai d’avancer plus vite. Si je ne récoltais pas mon quota, l’Encaisseur serait en colère à coup sûr. Je travaillais bien. L’Encaisseur éprouvait rarement le besoin de me corriger ; il ne m’avait pratiquement pas fait mal depuis deux ans, pas trop mal au moins.

Sauf une fois, récemment…

Tandis que la lumière du jour éclairait doucement le bidonville, celui-ci se terminait brutalement en une bananeraie. Le bidonville était fini ; pas le mur. La bananeraie semblait incongrue, une explosion vert vif dans le demi-jour.

Furtivement, je cueillis un bouquet de klouéi nam wa mûres, de petites bananes à graines, et les fourrai dans mon short. J’aurais peut-être faim. On ne pouvait jamais savoir.

De plus en plus nerveusement maintenant, je rasais le mur pour éviter d’être vu et continuais. La boue coagulait sur mes pieds. Ce mur était interminable — interminable !

Il formait plus qu’un obstacle désormais… J’allais en prendre pour mon grade ; je le sentais déjà.

Arrête-toi là, arrête-toi vite ! dis-je au mur en pensée.

Et alors, tout à fait soudainement, le mur prit fin. Je butai contre la façade latérale d’un immeuble élevé. Il n’en finissait pas de monter. Brusquement, à l’ombre de ce gratte-ciel, il fit sombre. Étonnamment frais. Cependant, je trouvai ce que je cherchais : un espace entre le métal et le béton, étroit mais franchissable. Et je le traversai.

 

La rue dans laquelle je me trouvais ne me parut pas très différente du lieu où je travaillais. Des voitures envahissaient les ruelles étroites et l’air était chargé de gaz d’échappement. Au loin, derrière un centre commercial, les faîtes de pagodes étaient visibles. L’immeuble élevé dans l’ombre duquel je me tenais était le seul que je voyais de ce type. Il y avait surtout des shophouses, encore fermées à cette heure si matinale, les devantures cachées derrière un rideau métallique, les enseignes affichant un mélange de chinois, de thaï et d’anglais.

Je savais que je devrais revenir sur mes pas en courant pour regagner mon coin de rue et reprendre mon travail. La circulation filait à toute vitesse en direction du sud. L’autre côté de la route était embouteillé. Cela semblerait probablement suicidaire aux touristes qui étaient mes meilleurs clients, pourtant je traversai les six voies de l’avenue à toute vitesse, jouant à me faufiler entre les voitures qui arrivaient inlassablement. Pourquoi aurais-je dû en avoir peur, d’ailleurs ?

Je recommençai à marcher, conscient d’avoir au moins une heure à rattraper. Je ne regardais même pas les gens autour de moi et c’est ainsi que je me retrouvai à heurter une portière de voiture entr’ouverte.

Une Mercedes blanche aux lignes pures s’était garée. Le chauffeur était en train d’ouvrir la portière en grand et je le vis fixer un autre garçon du regard.

— Dégagez ! dis-je.

Il n’est jamais bon de crier sur les gens riches, car cela ne fait aucune différence : les riches se comportent toujours comme si vous n’existiez pas. Mais j’étais trop frustré pour m’en soucier. Je voulais simplement atteindre mon coin de rue.

— Quel culot ! grogna le chauffeur. Dois-je l’envoyer valdinguer dans le caniveau à coups de pied, jeune maître ?

— Non,…

Le garçon sortit de la voiture.

— … ce ne serait pas la bonne attitude. Et, ajouta-t-il tandis que le conducteur fermait la portière du passager, ne m’appelez plus « jeune maître » désormais.

Enfin, je rencontrai ses yeux. Les yeux des riches sont généralement assez inexpressifs. Comme s’ils ne voulaient pas vous voir, ne voulaient pas savoir que vous êtes là, même lorsqu’ils interagissent avec vous d’une façon ou d’une autre. Les yeux de ce garçon étaient différents. Ils me regardaient en face. Ils me voyaient vraiment. Voyaient plus qu’un simple gamin des rues, dépenaillé, parmi d’autres. Je reculai. C’était choquant, finalement.

Et alors, je le vis, lui, tout entier.

Le garçon qui s’était extrait de la Mercedes blanche était un moine novice au crâne rasé et à la robe safran. Il était très pâle – ne sortait sans doute jamais au soleil. Il tenait un bol à aumônes sous un bras. La main qui cramponnait le bol était parfaitement lisse. Je jetai un coup d’œil à mes propres mains, pleines de crevasses et de cicatrices. Elles me firent honte.

— De quel droit allez-vous mendier ? demandai-je au novice. Certains sont vraiment obligés de mendier. Laissez-nous quelque chose.

— Ce n’est pas si facile, répondit-il. Marche un peu avec moi. Je vais te montrer.

— Et pourquoi voudriez-vous que je marche avec vous ?

— Je ne suis pas censé vouloir quoi que ce soit pour l’instant.

— Donc, vous ne voulez pas que je marche avec vous ?

— J’ai pas dit ça.

Sa façon de parler n’était pas celle d’un moine. En fait, je parle peu aux moines, mais on les voit à la télé, parfois. Lui, il parlait comme moi.

Il se mit en marche. Peut-être ne parlait-il pas comme un moine, mais il en avait la démarche. Pas trop rapide ni trop lente. Il allait dans la même direction que moi, alors je haussai les épaules et le suivis.

Personne ne nous regarda, lui et moi. De l’autre côté de la rue, au-delà de la circulation vrombissante, le mur n’en finissait pas. Il était couvert de peintures monumentales, de dessins d’enfants, d’images de bonshommes en train de jouer, de danser. De soleils et de lunes aux visages souriants. Et, tandis que nous avancions, je vis une nuée de gamins, en uniformes scolaires, peignant avec frénésie. Qu’étaient-ils en train de faire ?

Nous longeâmes un marché aux étals branlants abrités d’une toile. Des tables étaient installées sur le trottoir et une vieille femme versait à la louche, dans des sachets en plastique, des currys et des légumes sautés qu’elle puisait dans de grandes marmites. Elle fermait les sachets par des élastiques. Un homme souriant qui ne portait pas de chemise arrangeait précautionneusement les sachets sur des plateaux en plastique : un pour chaque variété de curry, un de riz blanc, une briquette de jus de fruit, une grappe de ramboutans, un sachet contenant un dessert – on aurait dit de petits vers de couleur verte nageant dans du lait de coco sucré, couronnés d’une brindille d’orchidée. Des gens faisaient la queue pour acheter les plateaux. Nous arrivions pile à l’heure pour la cérémonie de l’aube consistant à nourrir les moines.

— Vous voulez dire quoi, « ce n’est pas si facile » ? Il y a vingt, trente personnes qui font la queue pour vous donner des victuailles.

Ils venaient de tous les horizons, ces fidèles. Il y avait des gens vêtus de costumes d’affaires, des femmes distinguées, des jeunes en uniformes scolaires débraillés, des bonnes. Après avoir payé un plateau de nourriture, ils s’agenouillaient pour enlever leurs sandales ; offrir des aliments aux moines est un acte sacré et ne peut se faire les pieds chaussés. Dans un instant, ils allaient tous converger vers le jeune novice et lui présenter leurs plateaux.

 

Le novice ralentit un peu son allure, les yeux baissés en signe d’humilité, selon les convenances. Comme s’il ignorait la suite ! Mais à ce moment précis, toute une procession de bonzes âgés sortit d’une ruelle latérale. Ils se déplaçaient comme un seul homme, de façon très posée. On aurait pu dire qu’ils respiraient de façon synchronisée. Dès qu’ils eurent atteint la grand-route, la file de fidèles pivota et chacun d’entre eux choisit un bonze auquel destiner son offrande. Le petit novice fut ignoré.

— Je te l’ai dit, expliqua le novice. Tu vois, faire une offrande de nourriture aux moines fait gagner des points pour la prochaine vie. Apparemment, il semblerait qu’offrir des aliments à un adulte rapporte plus de points sur l’échelle du mérite. Une note de mérite plus élevée promet une meilleure réincarnation.

— On pourrait penser que faire un don à un gosse qui est trop jeune pour se suffire à lui-même vous vaudrait une meilleure note.

— Ah ! Tu as quoi, 11, 12 ans et tu envisages déjà de révolutionner une pensée hiérarchisée depuis un millier d’années ?

— Je ne sais pas de quoi vous parlez. J’ai abandonné l’école.

— Pas raté grand-chose. Quel est ton nom ?

— Boy.

— Oh, mais j’ai déjà un cousin qui s’appelle Boy. Ton vrai nom, c’est quoi ?

— Je n’en ai pas.

— Allons, tout le monde a un vrai nom.

[…]

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