Livres ayant pour thème ou cadre l'Asie du Sud-Est

EXTRAIT DE La chute de Fak

Un roman de Chart Korbjitti

 

Prologue

 

Ceci est l’histoire d’un jeune homme qui a pris pour femme une veuve qui n’avait pas toute sa raison. (L’histoire se serait sans doute terminée là si la veuve n’avait été la femme de son père.) Et par le plus grand des hasards cette histoire est arrivée au sein d’une petite communauté rurale, si bien qu’elle est devenue un scandale énorme qui a ébranlé les convictions morales de presque tout le monde dans le village, chacun y allant de ses commentaires et jugements en fonction de l’opinion qu’il s’était faite sur cette relation contre nature.

La rumeur a couru que, pas même un mois après la mort de son père, le Fak avait pris sa belle-mère pour femme. Certains ajoutaient que ces deux-là avaient fait porter les cornes au vieux Foo avant même que son corps ne soit mis en bière… « Voyez donc la Somsong, comme elle se rengorge, et le Fak, lui, maigre comme un coucou », etc.

La jeune Lamaï, la vendeuse de cacahouètes bouillies, fut à l’origine de la rumeur, lors de la fête du douzième mois lunaire, qui célébrait aussi le soixantième anniversaire du révérend père abbé de la pagode. Le matin, les villageois avaient gagné des mérites en faisant des offrandes aux bonzes et, dans la soirée, les plus fidèles avaient organisé toutes sortes de divertissements pour la plus grande joie de la communauté.

Ce soir-là, pendant la représentation de liké, les villageois assis ou debout se pressaient devant l’estrade au point de déborder de sous le chapiteau. Des ampoules multicolores illuminaient le devant de la scène. Le jeune premier chantait et dansait tour à tour ; son costume brillait et lançait des éclairs d’argent et d’or au moindre mouvement. Le décor derrière lui représentait l’intérieur d’une salle de trône vue en perspective, si bien que l’œil des spectateurs s’y perdait et pénétrait d’emblée dans le palais et les splendeurs de l’histoire.

La jeune Lamaï vendait des cacahouètes bouillies sur un côté de l’estrade, une lampe à pétrole et le plateau posés sur une petite table devant elle. Des jeunes gens allaient et venaient pour en acheter ou se tenaient debout alentour, à se régaler tant des cacahouètes que de la jeune vendeuse, qui donnait à chacun d’eux pareillement l’espoir de se régaler un jour de quelque chose de plus.

Alors que Fak passait devant elle en compagnie de sa belle-mère (la veuve), la jeune Lamaï l’interpella comme il est d’usage entre gens qui se connaissent depuis toujours. À ce moment-là, deux ou trois jeunes gens mâchonnaient leurs cacahouètes près de la table.

— Fak, achète-moi des cacahouètes, dit la jeune vendeuse tout en lui faisant un doux sourire.

— J’ai déjà mangé.

Fak ralentit et s’arrêta, souriant aussi.

— Allons, une ou deux poignées de cacahouètes juste pour le plaisir de grignoter, c’est pas ça qui va te faire péter la sous-ventrière. Si tu veux pas me les acheter, je te les donne, tiens.

La jeune vendeuse Lamaï n’arrêtait pas de le taquiner, mais la veuve Somsong ne trouvait pas cela drôle du tout. Elle avait l’air clairement possessive envers Fak. L’œil furibond, elle apostropha la jeune vendeuse :

— Laisse mon homme tranquille, toi.

Le sang monta à la tête de la jeune Lamaï, qui répliqua par une salve de gros mots. On en serait venu aux mains devant la lampe à pétrole si Fak n’avait entraîné la veuve Somsong, la jeune vendeuse criant dans leur dos :

— Ah ben, mes cacahouètes, le Fak, il en veut pas. Si ça se trouve, tout seul, il est pas capable de te la bourrer, ta cacahouète aux lèvres béantes.

De ce soir-là, donc, date l’annonce que beau-fils et belle-mère étaient devenus mari et femme, annonce sortie de la bouche même de la veuve Somsong et relayée par la jeune Lamaï ivre de colère. Comme par hasard, ce mois était le douzième mois lunaire, où personne ne songerait à se marier vu que seuls les chiens sont en chaleur. Aussi, la jeune Lamaï ne manqua-t-elle pas de rappeler le fait pour faire bonne mesure.

La fête à la pagode était passée depuis plusieurs jours et le divertissement de l’œil avait cessé, mais le divertissement de la bouche ne faisait que commencer et il semblait devoir être de plus en plus croustillant d’un jour à l’autre et ne pas prendre fin de sitôt.

La pagode était au centre de la vie du village. Quand un enfant naissait, on le portait à la pagode pour que le révérend père lui trouve un nom propice et conforme à sa date de naissance. Quand un fils ou un petit-fils était en âge de devenir novice, c’était à la pagode qu’on le faisait ordonner et qu’il venait résider. Bien entendu, quand quelqu’un mourait, c’était à la pagode qu’on apportait le corps pour l’incinérer. Pour quiconque voulait faire des rencontres, c’était à la pagode qu’il fallait se rendre. C’était à la pagode que le chef de village réunissait les villageois, que les officiels du district venaient établir les cartes d’identité individuelles et les services sanitaires vacciner contre les épidémies. Les vieux allaient à la pagode faire leurs dévotions et les policiers à la poursuite de malfaiteurs s’arrêtaient à la pagode pour prendre des renseignements. Individuellement et collectivement, tout le monde dépendait de la pagode.

Fak lui-même avait sa cabane dans l’enceinte de la pagode, à l’écart des bâtiments du culte. Si bien que certaines personnes, quand elles venaient à la pagode, ouvraient grands leurs yeux et leurs oreilles dans l’espoir d’en apprendre un peu plus sur cette scabreuse affaire entre Fak et sa belle-mère. Parfois, elles en repartaient avec des éléments nouveaux.

Fak était concierge, un métier qu’il tenait de son père. C’était comme le dernier legs que son père lui avait fait avant de rendre l’âme. Mais il y en avait pour affirmer dans son dos : « Il a fait main basse sur tout l’héritage, y compris la femme à son père » ; « Et toutes ces années de noviciat pour rien… » Il passa donc aux yeux de certains pour quelqu’un d’ingrat qui n’avait aucun respect envers la mémoire de son père. Les amis qu’il avait commencèrent à le déserter, les uns après les autres, et même les bonzes ne voulaient plus discuter avec lui des heures durant comme ils le faisaient naguère. C’était comme si Fak était mis au ban de la société villageoise, mais pas tout à fait : on échangeait encore un mot ou deux avec lui lorsqu’il était impossible de faire autrement.

Plus le temps passait et plus le monde de Fak rétrécissait, comme s’il était seul dans la commune. Aux yeux des autres, il était un objet de ridicule et de mépris. Il n’entendait que des propos durs ou grossiers, comme si ceux qui s’adressaient à lui le faisaient à contrecœur, et chaque plaisanterie recelait une part de sarcasme.

Le travail était l’égal d’un ami pour lui, la seule chose qui le consolait et qui empêchait son esprit de battre la campagne. Il consacrait entièrement ses journées à son travail, mais ses nuits étaient un tourbillon interminable de réflexions, une bataille incessante pour trouver le sommeil.

À mesure que le temps passait, Fak était de plus en plus tourmenté par sa crainte des gens qui l’entouraient et ses soupçons. Dans la journée, il était épuisé par son travail ininterrompu ; la nuit, il ne dormait pas. Aussi maigrissait-il à vue d’œil. « Sec comme un coup de trique », « maigre comme un coucou », disaient les villageois.

D’aussi loin qu’il se souvenait, Fak n’avait jamais vu sa vraie mère, pas même en photo. Tout ce que lui avait dit son père, c’était : « Ta mère est morte depuis bien longtemps. » Fak n’avait que son père. Son père et lui vivaient sur l’estrade de liké de la pagode. Quand il y avait une représentation, ils devaient aller dormir ailleurs. Ils trouvaient à se loger dans une cellule de bonze ou sous la plate-forme du pavillon des prières. Ils emportaient avec eux leur natte, leurs oreillers et les quelques nippes qu’ils avaient. Mais ce n’était que de loin en loin qu’il y avait une représentation. Même s’il fallait déguerpir, Fak était tout content. Il aimait venir s’asseoir devant la scène de liké et regardait jusqu’au bout sans jamais avoir sommeil. Le lendemain, quand la fête était finie, son père, lui et les autres enfants de la pagode ramassaient ensemble les papiers, balayaient la cour et nettoyaient les talus, ce qu’il aimait également faire, car parfois il trouvait des pièces que les gens avaient perdues la veille, dans l’obscurité.

Le père de Fak appartenait à la pagode. Il était au service des bonzes et s’occupait de tout ce qui exigeait de la force : creuser le sol, gâcher le ciment, menuiser, désherber, jardiner, etc., sans recevoir d’autre salaire pour sa peine que le gîte et le couvert. Ni le père ni le fils n’avaient à s’inquiéter pour trouver de quoi manger. Son père avait bien quelques autres sources de revenus. Quand il n’y avait rien à faire à la pagode, il se faisait embaucher pour désherber les cocoteraies, défricher la forêt, couper du bois de chauffe, retourner le sol, selon ce qu’on lui proposait. Lorsqu’il était petit, Fak accompagnait son père chaque fois.

Ses petits camarades de jeu à l’époque étaient les enfants de temple. Le matin et à l’heure du déjeuner, ils allaient aider à la pagode, mettaient le couvert au réfectoire et se tenaient au service des bonzes pendant que ceux-ci mangeaient. Il avait les mêmes devoirs que les enfants de temple, sauf que la nuit il ne dormait pas avec eux. Il rejoignait son père sur l’estrade de liké. Toute sa vie d’enfant se passait à la pagode, auprès des bonzes, parmi ses camarades garçons de temple, dans l’odeur d’encens et le bruit des prières, avec les images de l’enfer et du paradis et des vies du Bouddha suspendues bord à bord sous la plate-forme du pavillon des prières. Il ne se sentait pas triste de ne pas avoir de mère, peut-être parce qu’il n’en avait jamais eu, et que les enfants de temple ne pouvaient pas faire venir leur mère pour dormir avec eux non plus, ce qui les mettait sur un pied d’égalité. Ça ne lui faisait rien de n’avoir que son père. Son père lui suffisait.

Quand il eut 11 ans, on construisit une école. L’école construite, le père de Fak vit ses responsabilités augmenter, car il devait désormais prendre soin du bâtiment, ouvrir et fermer portes et fenêtres, faire le ménage et laver les planchers. Au début, ce travail n’était pas très pénible. Fak aidait son père. Il poursuivit ses études primaires pendant quatre ans dans cette école. Par la suite, quand l’éducation se mit à prendre de l’importance dans la commune et que le nombre d’élèves et d’enseignants augmenta, son père devint le concierge officiel de l’école, avec un salaire de l’Éducation nationale. Comme il y avait, semblait-il, davantage de travail à l’école qu’à la pagode, son père se dit que continuer de profiter de la pagode pour se nourrir ferait mauvais effet, il craignait qu’on ne jase, si bien qu’il déménagea de l’estrade de liké pour se construire une cabane derrière la pagode, sans pour autant rompre ses relations avec celle-ci. Il allait toujours bavarder avec les bonzes et l’on pouvait toujours compter sur lui pour donner un coup de main quand il le fallait. Certains jours, il prenait même ses repas à la pagode, mais ce n’était pas tous les jours comme auparavant.

Quand Fak eut terminé ses quatre années d’études primaires, il décida de se faire novice, pensant selon les lumières de son âge qu’il allait faire carrière dans la religion et passer les trois niveaux d’examen théologique comme l’avait fait le révérend père, qui jouissait de l’admiration et du respect de tous dans la commune. Le novice Fak s’immergea dans les études religieuses, récitant les écritures encore et encore, et acquérant une solide réputation pour ses aptitudes remarquables, et il finit par exaucer les espoirs que mettaient en lui les villageois quand il passa les trois examens de théologie au chef-lieu de la province en l’espace de trois ans seulement. Certains bonzes étudiaient depuis des années et n’avaient pas été capables d’en faire autant ! Le novice Fak devint donc le favori de tous, aimé et admiré des bonzes comme des villageois des alentours. Les vieux qui venaient faire leurs dévotions à la pagode les jours saints, lorsqu’ils écoutaient les sermons du novice Fak, étaient tous ravis et impressionnés par la façon experte avec laquelle il faisait la lecture rythmée des textes inscrits sur les feuillets de palme.

Les gens du village avaient bon espoir qu’un de ces jours, quand le novice Fak se ferait bonze, la pagode aurait un autre maître à penser admirable. Certains l’appelaient même, mi par plaisanterie mi sérieusement, âdjâne Fak – « professeur Fak ».

Et puis voilà que l’espoir nourri par les villageois s’effondra lorsque le novice Fak demanda à se défroquer alors qu’il avait quasiment atteint l’âge requis pour prendre l’habit. Le révérend père essaya de le dissuader, faisant valoir que le monde des hommes, comparé à la sérénité du monde du dharma, n’était qu’extrêmes et confusion permanente. Tour à tour, il le menaça et le cajola par amour et par compassion, mais le novice Fak ne voulut rien entendre, confirmant le dicton selon lequel Il est quatre choses qu’on ne peut empêcher : la pluie de tomber, la merde de sortir, les enfants de naître et les bonzes de se défroquer.

Même si Fak aurait voulu demeurer dans l’ombre fraîche de la religion, rester un disciple du Bouddha, il ne pouvait s’empêcher d’être inquiet chaque fois qu’il voyait son père. Comment aurait-il pu continuer d’apprendre et de réciter les prières alors que son père devait s’échiner jour après jour tandis que lui-même se prélassait benoîtement dans la religion ? Il n’avait que son père, qui l’avait élevé tout seul ; ni frères ni sœurs, ni parents d’aucune sorte. Qui donc dès lors viendrait en aide à son père le jour où il ne lui resterait plus de forces ? Qui, sinon lui ? Il ne se sentait plus serein chaque fois qu’il voyait son père, chaque fois qu’il parlait avec lui. Non, son père ne l’avait jamais encouragé à se défroquer. C’était sa propre décision ; c’était son esprit qui exigeait de lui qu’il renonce à ce confort, dont il était le seul à pouvoir jouir, car c’était comme s’il abandonnait son père et le laissait se débrouiller seul parmi les épreuves du monde séculier. Il devait manifester sa gratitude et se mettre au service de son père tant que celui-ci était encore en vie, plutôt que d’attendre de faire les gestes rituels et de prier pour que son âme repose en paix, une fois qu’il ne serait plus.

Et s’il demandait à son père de cesser de travailler et qu’il le nourrissait par les offrandes collectées ? Mais son père ne voudrait pas en entendre parler, par crainte du qu’en-dira-t-on.

Le novice Fak considéra le problème sous tous ses angles, chercha une réponse pendant des mois puis décida finalement de se défroquer, sans qu’aucun argument puisse le faire changer d’avis.

Il se défroqua donc et alla vivre dans la cabane avec son père, qu’il aidait dans son travail à l’école. Quand il était libre, il allait se mettre à la disposition du révérend père à la pagode, pour le masser ou lui faire du thé. Son monde à cette époque-là se partageait entre son père et la pagode. Quand il était libre de l’un, il allait vers l’autre. Fak n’avait jamais pensé aller faire un tour en ville, comme tous les garçons de son âge qui fréquentaient les filles qui se prostituaient derrière le marché. Ce n’était pas parce qu’il était difficile à l’époque de se rendre au chef-lieu de la province, mais parce que son monde était plein, il n’y avait pas de place pour des histoires de filles et, pour sa part, il n’avait jamais songé à tâter de la chose. Il lui arrivait bien d’en rêver de temps en temps, mais lorsqu’il se réveillait, il était dégoûté par le gluant et l’odeur fade du sperme, se hâtait d’aller laver son sarong dans l’obscurité pour le débarrasser des taches révélatrices avant que quelqu’un ne les voie. Pour lui, c’était quelque chose de honteux.

Pendant les vacances scolaires, il se faisait embaucher pour couper du bois, désherber, s’occuper d’une palmeraie, selon ce qu’on lui proposait. L’argent qu’on lui donnait, il le remettait à son père. Son comportement à l’époque en faisait quasiment un jeune homme modèle dans la commune, si bien que les villageois réprimandaient leurs fils en disant : « Pourquoi que t’es pas comme le Fak, hein ? Si t’étais seulement moitié comme lui, j’arrêterais de me faire du mauvais sang. »

Quand il fut en âge d’être conscrit, Fak alla au chef-lieu de la province, tirer au sort. Malheureusement, il tomba sur le rouge, si bien qu’il dut abandonner son père pour deux ans. Il revenait parfois le voir en fin de semaine, mais ce n’était pas toujours possible. Alors qu’il venait d’être conscrit, la nouvelle se répandit qu’on allait construire une route qui passerait derrière la pagode ; ce serait une route nationale venant directement de Bangkok via une autre province. Les gens de la commune étaient tout excités à l’idée du progrès à venir.

Après le tri des recrues, Fak fut envoyé en poste dans le Sud, si bien qu’il ne pouvait revenir voir son père que tous les deux ou trois mois. Sa solde, grossie des primes qu’il recevait lorsqu’il montait la garde, il l’envoyait à son père pour qu’il s’en serve à sa convenance. Fak ne dépensait rien, il avait le gîte et le couvert, ça suffisait pour quelqu’un d’aussi facile à vivre que lui.

Il n’avait aucun moyen de savoir ce que son père faisait de l’argent qu’il dépensait en ville. Il n’avait aucun moyen de savoir que la nouvelle route conduisait son père à reprendre certaines vieilles habitudes longtemps délaissées, derrière le marché au chef-lieu de la province. Quand il l’apprit par la suite, il ne dit rien, car c’était l’affaire de son père, qui lui procurait un bonheur que lui n’était pas capable de lui donner.

Une fois son service accompli, Fak ne put s’empêcher de s’étonner de la présence d’une femme à la maison. La réponse qu’il obtint fut que cette femme était l’épouse de son père. Elle n’était pas désagréable à regarder, quoique plutôt maigrichonne ; elle avait le teint clair et ne devait pas avoir plus de 30 ans. Quant à son père, il avait dépassé la cinquantaine, et Fak entendrait souvent dire par la suite : « Ton père a eu un retour de sève. » (Trois ans plus tard, les mots « sève » et « jeune plante » serviraient beaucoup à expliquer la mort de son père.)

Pour autant qu’il pouvait en juger, la femme de son père n’avait pas toute sa tête. Ce qui le lui laissait croire, c’est qu’elle ramassait toutes sortes de choses, des cosses de coco, des fleurs, des peignes édentés, du papier journal, etc., et qu’elle les cachait dans la cabane. De temps en temps, Fak jetait discrètement ce fatras.

Mais elle ne faisait jamais d’ennuis à quiconque, elle ne faisait de mal à personne, sinon qu’elle faisait les yeux doux et souriait aux hommes qu’elle avait l’occasion de voir, y compris certains jeunes bonzes.

Son père lui avait raconté qu’il l’avait rencontrée à la gare routière, en ville, à la nuit tombée. Ils avaient discuté assez tard, lui-même ne savait pas où aller et ils avaient pris une chambre d’hôtel pour la nuit. Quand ils eurent couché ensemble, elle lui demanda d’aller avec lui. Son père se sentait seul et avait aussi pitié d’elle. Elle lui avait dit qu’elle avait fui Bangkok, qu’elle n’avait pas de famille. S’il la laissait s’en aller seule, elle partirait sans doute à la dérive et qui sait dans quel pétrin elle pourrait se fourrer.

Plusieurs personnes se sont plaintes à Fak que son père se cherchait des ennuis pour pas grand-chose. Mais Fak n’avait jamais pensé ainsi. Il pensait seulement que son père l’avait élevé jusqu’à ce jour, et que tout ce qui pouvait faire son bonheur, à condition de ne nuire à personne, son père y avait droit. C’est tout ce qu’il pensait.

Deux ans plus tard, un nouveau bâtiment fut construit pour agrandir l’école, l’éducation se répandait, le nombre d’élèves dans la commune croissait, et les élèves d’autres communes vinrent étudier de la cinquième à la septième année de primaire dans cette école. La route derrière la pagode était construite, des minibus faisaient la navette avec le chef-lieu de la province et avec Bangkok ; le progrès venait avec. La dernière rumeur était qu’avant peu, il y aurait l’électricité dans le village. On commençait à démolir certaines des cellules des bonzes et à construire un dortoir de style thaï traditionnel. Deux fois l’an, on venait même de la Capitale pour la remise de nouvelles robes aux bonzes de la pagode, maintenant que les communications étaient faciles.

Il y avait de plus en plus de travail à l’école. Fak devait donc aider son père bien plus qu’auparavant (mais toujours avec un seul salaire). Tel instituteur voulait qu’il aille acheter ceci, tel autre demandait qu’il bricole cela. Parfois, le week-end, il fallait aussi aller faire des travaux chez les instituteurs. Fak ne voulait pas que son père travaille dur, si bien que tout le travail avait fini par lui retomber sur les épaules.

À la fin de l’année suivante, son père mourut. Ce fut la plus grande perte que Fak ait connue de sa vie.

Et au douzième mois lunaire de cette même année, dans la soirée de la fête de la pagode dont il a été question au début, Fak commença à perdre sa bonne réputation.

 

 

Traduction : Marcel Barang.

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