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Bangkok - Au cœur du trafic de jasmin

TEMPS DE LECTURE : 2 minutes.


Multiples embouteillages de voitures, motos-taxis, touk-touks pétaradants et bus fumants, frénésie routière sans limite dans tout Bangkok, et cette légende urbaine qui parle de plus de trois heures pour traverser la ville, agrémentée de la perspective d’avoir un pot de chambre installé dans son propre véhicule pour parer aux urgences. Toute mégalopole aura son lot de perturbations historiques et impossibles à résoudre, sur fond de sirènes, bousculades et cris.

Risque d’accidents sur la rocade à trois voies complètement asphyxiée, accrochage évité au niveau d’un feu tricolore doté d’un compte à rebours, blocage inexpliqué au prochain croisement surveillé par des policiers sortis, pour l’occasion, de leur guérite. Là, on apprécierait légitimement un instant de silence, quelques secondes d’immobilisme comme dans une ville désertée, afin de se redonner de l’air pour rejoindre sans énervement ce mouvement inexorable.
Un feu, au loin, passe au rouge ; cela annonce au minimum dix minutes d’attente supplémentaires. Penser à couper le moteur de façon citoyenne voudrait dire aussi stopper la climatisation et se retrouver dans une cocotte-minute. Certes, on voit dehors des fenêtres qui s’abaissent pour se refermer aussitôt, le temps d’ajuster un rétroviseur déréglé par le passage en force d’une moto. Quelle idée de vouloir sortir au milieu de ce vacarme, poussière, trafic, pluie ou canicule !

Isolé dans sa caisse, on se sent trop bien protégé, tout aussi éloigné des va-et-vient des vendeurs de journaux, d’éventails ou de gâteaux de riz qui, embusqués à chaque carrefour, viennent ajouter systématiquement mais involontairement du désarroi à notre univers. Acheter les derniers résultats du loto ? Non merci. Une boisson ? À la rigueur, en pensant que les quelques bahts seront suffisants, voire généreux. En donner plus, la prochaine fois, indiscutablement. Au fait, cette petite guirlande de jasmin fané qui dessèche derrière le pare-brise, c’est peut-être le moment de la changer, de s’assurer d’un renouveau de fraîcheur et, par là même, d’exécuter une bonne action envers ces petits marchands ?

Justement, un gamin miséreux, à qui l’on donnerait à peine dix ans, approche en se prosternant devant chaque véhicule pour tenter vainement de vendre des bouquets de fleurs d’un blanc immaculé. Il arrive, accablé, joignant de nouveau les mains. Alors, pour lui plutôt qu’un autre, on baisse la vitre, lui demande vaguement le prix de ses fleurs tout en ayant déjà sorti plusieurs billets pour les lui donner avec une sincère pensée contre toute la misère du monde.
Ce petit collier de fleurs de jasmin délicatement enfilées prendra une place de choix en dessous du rétroviseur. Il aura la magie de parfumer en un instant tout l’intérieur d’une odeur douce et légère, artificielle peut-être, excessive certainement, car cette fraîcheur tant attendue aura l’effet salutaire d’enivrer tout l’habitacle jusqu’à en faire oublier le monde extérieur. Comme si cette plante délicate, vertueuse, objet de tant de convoitise et, sans doute, de trafic, était le réconfort ultime de ce voyage dans une circulation redevenue supportable, normale, le temps de quelques profondes et lentes respirations prises au-dessus d’un champ de jasmin imaginaire.

Jean Maury
Version révisée par les éditions Gope, février 2017

Texte extrait de Sous le ventre de l’éléphant blanc qui peut être acheté ici

© illustration : 27147, 2009

Maison d’édition indépendante ayant pour vocation de faire découvrir la Thaïlande, Hong Kong, la Malaisie, l'Indonésie, le Cambodge... par le livre

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