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À Hong Kong, si vous n’avez pas un visage chinois, ça ne rate pas : moins de cinq minutes après avoir fait la connaissance d’un nouvel arrivant, vous entendez l’une de ces deux questions.
Si la personne qui s’adresse à vous n’est pas chinoise, elle boira une gorgée de sa Carlsberg et demandera :
— Eh bien… d’où venez-vous ?
Si la personne en question est un Chinois de Hong Kong, elle boira une gorgée de son cognac et demandera :
— Être de quel pays ?
Je ne sais pas comment vous le prenez, mais moi, je déteste ces questions ! Je les déteste ! Je les déteste !
Considérons la première. La conversation prend d’ordinaire cette tournure :
NON-CHINOIS. — Eh bien… d’où venez-vous ?
MOI. — De l’île de Lantau.
NON-CHINOIS. — Non, je veux dire, d’où venez-vous ?
MOI (essayant toujours d’être poli). — Hum… de l’île de Lantau… Vous savez, le Grand Bouddha et tutti quanti.
NON-CHINOIS (commençant à penser que je le fais exprès). — Non, je veux dire, où retournez-vous ? Vous savez, où allez-vous quand vous partez de Hong Kong ?
MOI. — Partir de Hong Kong ? J’irais certainement en Italie, les pâtisseries y sont excellentes.
À ce stade, mon interlocuteur cherche du regard une personne saine d’esprit à qui parler.

Pourquoi, lorsque vous êtes non chinois, indépendamment du fait que vous vivez ici depuis 5, 10 ou 30 ans, suppose-t-on que votre « chez-vous » doit nécessairement se trouver ailleurs ? Au demeurant, de nombreux résidents non chinois pensent la même chose : « chez nous », c’est toujours quelque ville horrible à des dizaines de milliers de kilomètres, un endroit où ils retournent dans le meilleur des cas une ou deux semaines par an. Et qui vit là-bas ? Les gens que vous avez connus au lycée, ceux qui ont manqué de l’imagination ou de l’ambition nécessaires pour aller vivre ailleurs. Ceux qui ressassent toujours les mêmes vieilles rengaines que la dernière fois que vous les avez vus, et celles d’avant aussi. C’est un endroit où vous vous sentez plus dans la peau d’un touriste qu’un vrai touriste. Vous n’êtes pas au courant des derniers potins, vous ne connaissez pas les dernières émissions télé, ni les nouvelles pop-stars, ce qui vous fait vous sentir à côté de la plaque dans la plupart des conversations. Vous ne savez pas non plus le prix des choses et les gens se comportent de manière différente – voire étrange ! – de celle qui vous est coutumière à Hong Kong. Des inconnus vous entendent parler et, à votre accent, ils en concluent que vous êtes du coin. Et, pourtant, vous vous comportez si bizarrement ! Les personnes présentes supposent que vous venez juste de sortir de prison après avoir purgé une longue peine ou que vous êtes sous l’emprise de stupéfiants.
Allons bon, vous savez bien de quoi je parle. Ici, à Hong Kong, vous pouvez faire une remarque sarcastique au sujet du Secrétaire aux Finances ou des problèmes d’élocution d’une jolie présentatrice d’un journal télévisé et tout le monde sourira d’un air entendu. Là-bas, essayez donc un trait d’esprit au sujet du maire ou du présentateur météo ou, pire : donnez une opinion documentée sur l’actualité internationale. Les gens vont s’éloigner en vous regardant de la tête aux pieds comme si vous aviez dit : « au fait, j’ai la syphilis. »
Et vous appelez cet endroit « chez vous » ?

À présent, considérons l’hypothèse où c’est un Chinois qui, lors d’une party, me demande : « Être de quel pays ? » Implicitement, cela signifie qu’il est impossible que je sois de Hong Kong. En général, je donne une réponse à la hauteur de l’idiotie de cette question.
Imaginez un instant que je vive en Australie et que je rencontre une personne de type chinois à une party et que je lui demande : « Être de quel pays ? » Supposons que cette personne a émigré en Australie 20 ans auparavant. Un émigré est généralement fier de s’être intégré. Alors, mon interlocuteur de type chinois, homme ou femme, serait tout à fait susceptible de répondre : « Je viens de Melbourne. »
Alors, si j’insistais :
— Non, non, je veux dire, d’où venez-vous ? Où retournez-vous ? Où allez-vous quand vous quittez l’Australie ?
Cet Australien ressemblant à un Chinois pourrait très bien être agacé et conclure que :
1°) Je suis raciste, parce que je présume qu’une personne de type asiatique ne peut être un véritable Australien ;
2°) Je fais peu de cas de sa fierté de s’être intégré dans le pays, que ce soit un pays d’adoption ou non ;
3°) Je suis un connard.
Cette personne pourrait se tromper dans les cas 1°) et 2°), mais elle aurait parfaitement raison au sujet du 3°).
Et c’est exactement ce que je ressens lorsqu’on présume qu’une personne non chinoise ne peut pas répondre « Hong Kong » quand on lui demande d’où elle vient.

Comment définissez-vous votre « chez-vous » ? Il y a deux écoles de pensée :
– La maison, c’est là où se trouve votre cœur ;
– La maison, c’est là où vous accrochez votre chapeau.
Le premier dicton est manifestement ce qu’on lit sur ces napperons brodés ou ces repose-têtes proposés dans les catalogues de vente par correspondance. Cette philosophie n’est pas sans rappeler une projection astrale, le corps est dans un lieu tandis que l’esprit est ailleurs. En fait, cette approche n’est pas si farfelue que ça. Elle est explicable par la physique quantique qui postule que la position spatiale d’une particule dépend uniquement du point de vue de l’observateur. Toutefois, une épithète permet de qualifier ceux d’entre nous dont le corps, pour peu qu’il soit plus complexe qu’une particule élémentaire, se trouve en un endroit et l’esprit ailleurs : « décédé. »
Les lieux de vie de ces expatriés morts-vivants sont faciles à reconnaître. Dans leur appartement payé par leur entreprise, les murs sont absolument vierges de toute décoration, il n’y a pas un meuble qui ait été choisi et acheté par les occupants. Même les oiseaux reconstruisent et redécorent leur nid chaque année, tout le contraire de ces expatriés dont la maison est ailleurs.
Même les personnes qui résident à Hong Kong depuis 20 ans ont des appartements où l’on dirait qu’elles viennent juste d’emménager. Ah ! Elles pourraient bien avoir quand même accroché quelque masque dégoté à Bali ou une statuette contrefaite de Bouddha, prétendument passée en contrebande depuis la Birmanie et achetée à Chiang Rai ; mais leur appartement donne l’impression qu’elles sont prêtes à en rendre les clés à tout moment.
Pire, certaines apprennent à leurs enfants, qui sont nés sur place ou n’ont aucun souvenir d’avoir vécu ailleurs, à considérer ce vague pays lointain comme leur chez-eux. « Nous rentrons chez nous cet été. Vous ne verrez pas vos meilleurs amis pendant trois mois, parce qu’ils rentrent tous chez eux. Mais ne vous inquiétez pas, il y aura d’autres enfants là-bas qui se feront un plaisir de vous brutaliser ou de vous traiter comme des monstres de foire, n’est-ce pas merveilleux ? »

Quant à La maison, c’est là où vous accrochez votre chapeau, ce n’est pas sans avoir quelques inconvénients non plus. D’abord, vous devez avoir un chapeau. Ce qui suppose une vie bohème, voire nomade. Est-ce si grave que ça ? L’une des plus anciennes cultures, celle des Roms, ou Bohémiens, est restée l’une des plus vivantes et des plus attachées à maintenir des liens familiaux forts pendant des millénaires. C’est probablement la seule ethnie dans ce monde qui n’ait pas fait la guerre aux autres ni commis de génocide. Regardez ces peuplades qui furent jadis des accrocheurs de chapeau nomades et qui se sont converties à l’idée d’associer leur cœur à une portion de territoire particulière : les tribus arabes, autrefois nomades, ont engagé une lutte à mort contre les Juifs, une diaspora autrefois nomade elle aussi, et c’est à celle qui truffera l’autre de plus de plomb.

Je préfère une 3e école de pensée : Chez moi, c’est là où il y a des dimsums. « Dimsum » signifie littéralement « petit morceau de cœur ». Mais pour moi, cela signifie « brunch du dimanche, à Hong Kong », quelque chose que l’on peut faire à la maison.

Alors, à partir de quand quelqu’un peut-il se prétendre « chez lui » à Hong Kong ? Si vous me posez la question sérieusement, ma non moins sérieuse réponse est : « Autour de 6 h, le soir, cela fera l’affaire. » Quittez votre bureau, achetez-vous une bonne bouteille et portez un toast à votre nouveau chez-vous ! Trouvez-vous un conjoint. Téléphonez à tous ces gens restés là-bas et dites-leur que vous avez fugué et que vous ne reviendrez jamais.
Si vous vous prétendez déjà « chez vous » à Hong Kong, alors, SVP, laissez-moi vous donner une suggestion. La prochaine fois que vous me rencontrez à une party, posez-moi n’importe quelle question typique de Hong Kong : « Combien gagnez-vous ? », « Combien vaut votre maison ? » « Sur quel cheval misez-vous pour la 3e course ? » Surtout, ne me demandez pas : « D’où venez-vous » ? »
Et vérifiez si je porte un chapeau – cela m’arrive rarement, il est accroché à la maison.

Larry Feign
Extrait de Hongkongitis traduit de l’anglais par David Magliocco
Mai 2018

Larry Feign est l’auteur de Le monde de Lily Wong et de Aieeyaaa ! Apprenez le chinois à la dure parus aux éditions Gope

© illustration : Larry Feign, 2007