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Si l’on en croit les statistiques démographiques sur les personnes qui lisent les publications hongkongaises en langue anglaise, 60% d’entre elles sont chinoises, 75% ont déjà bu du cognac au moins une fois dans leur vie (ce qui n’implique pas qu’elles aient trouvé ça bon. Moi, perso’, je me sers des alcools que l’on m’offre pour allumer le barbecue), et 48% sont des femmes. Enfin, 33% ne sont même pas sur place en ce moment même.
En effet, si on additionne le mois d’accalmie du Nouvel An chinois aux trois mois de vacances scolaires d’été, il semblerait bien que la moitié de la population de Hong Kong soit absente une bonne partie de l’année. Les expatriés rentrent « chez eux » pour les vacances de Noël, de Pâques, tout l’été et, on dirait, à une quinzaine d’autres occasions au cours de l’année. Remarquez que « chez eux » est entre guillemets. Je n’ai jamais compris comment des expatriés qui vivent à Hong Kong 11 mois par an depuis 5, 10 ou 30 ans peuvent toujours se considérer « chez eux » dans un pays lointain, morne et froid où leurs anciens camarades de lycée, des gens pathétiques et sans ambition, vivent toujours.
De façon similaire, une partie de la population autochtone de Hong Kong disparaît elle aussi à l’occasion de n’importe quelle période de congé ; elle part soit vers une destination touristique, en voyage organisé, soit individuellement vers ce pays qui est mentionné sur leur 2e passeport et où Li Ka-shing détient la moitié du parc immobilier du centre-ville.
Vous avez beau prétendre que la banlieue de Milton Keynes ou de Phoenix c’est « chez vous », ou que vous êtes un Canadien ou un Australien acculturé parce que vous avez autrefois passé 2 ans en exil, pour raison de passeport. Mais une personne qui vit à Hong Kong plus de, eh bien, disons 3 jours, attrape vite une hongkonguitose, la manière locale de faire les choses, sans même s’en rendre compte.
Je sais de quoi je parle. J’en suis passé par là. Pour m’être simplement comporté comme un Hongkongais normal, j’ai été presque lynché à Francfort, déclaré « personne disparue » à Los Angeles et considéré impoli à New York où l’on est pourtant très tolérant.
Alors, voici quelques règles dont il faudra vous souvenir lorsque vous rentrerez « chez vous ».

Les escaliers sont des lieux de passage, pas de dépôt d’ordures.
Supposons que vous séjourniez dans le pavillon de banlieue de vos parents. Souvenez-vous qu’il n’y a pas d’ascenseur pour monter à la chambre des enfants. Donc, on n’appréciera pas du tout que vous commenciez à empiler de vieux meubles et des appareils électroménagers en panne dans l’escalier. Les sacs-poubelle pleins sont en général sortis et déposés dans la poubelle… par vos propres soins, pas par une aide-ménagère invisible.

Dans la plupart des autres pays, personne ne connaît précisément la surface de son lieu de vie car ce n’est pas considéré comme important.
Je séjournais chez un ami à Atlanta. Comme tout bon Hongkongais, avant même que mes pieds ne franchissent le pas de la porte, ces mots sortirent de ma bouche :
— Combien de m2 fait ton appartement ?
Bien sûr, un vrai Hongkongais aurait d’abord demandé :
— Combien tu l’as payé ?
Je gardais simplement cette question pour plus tard. Mon ami était perplexe :
— Je ne sais pas au juste. C’est un F3 standard. Je n’ai jamais demandé quelle était la surface exacte.
Le fait qu’il s’agissait d’un appartement agencé avec goût, spacieux, avec vue sur une magnifique rue bordée de cornouillers, à portée de pas de parcs, de cafés, et, tout aussi important, dans la ville où l’on fabrique mes beignets préférés, alors que j’habitais un clapier bétonné dans une tour de Pokfulam, n’était qu’un point de détail.
Tout cela n’avait aucune importance, il me fallait un chiffre. Mon ami se plia à mon caprice et téléphona au propriétaire. Ce dernier fut incapable de lui répondre. J’étais estomaqué. Pouvez-vous imaginer un propriétaire hongkongais qui ne connaisse pas la surface de son bien immobilier au mm2 près ?
Je ne trouvai pas le sommeil avant de savoir quelle était la superficie. Alors, en prétendant que c’était « juste pour rire », j’ai demandé un mètre déroulant… et j’ai mesuré l’appartement. 122.6 m2, plus ou moins 1.5 m2. Enfin, je pouvais me détendre. Sans ce chiffre, je ne pouvais pas réellement me rendre compte à quel point il était spacieux. Aux yeux de mon ami, j’ai passé pour un crétin de première. Non ! Je ne suis pas un crétin, je suis juste un Hongkongais !

Quand le Gouvernement vend un terrain aux enchères, cela ne fait pas la une des journaux télévisés.
Vous aurez probablement l’impression qu’il manque quelque chose d’autre quand vous regardez les informations à la télévision, dans un autre pays. Ne vous inquiétez pas, votre réaction viscérale est justifiée. Vous pouvez rester planté devant le téléviseur toute la nuit, vous ne verrez pas Freddy ; de plus, la miss météo en chair et en os qui le remplace n’est même pas jolie.

Si un nouveau guichet s’ouvre, laissez la priorité aux personnes devant vous.
Ça, j’ai payé de ma personne pour le savoir. Je me trouvais à l’aéroport de Francfort, je faisais la queue dans une file interminable pour m’enregistrer sur le vol de retour à Hong Kong qui partait 90 minutes plus tard. Il restait 36 personnes devant moi, alors que 10 minutes auparavant, il y en avait 38. A ce rythme, j’allais rater mon avion, et le prochain.
Enfin, une blonde titanesque apparut derrière le comptoir adjacent et enleva le petit écriteau « CLOSED ». Personne dans la file ne bougea. Je mis ça sur le compte d’une politesse embarrassée et hypocrite, comme lorsqu’un siège se libère dans un MTR bondé : personne ne le prend, puis, à coup sûr, les portes s’ouvrent à la station suivante et quelque adolescent s’y précipite en bousculant les petites vieilles ou les femmes enceintes pour se l’accaparer.
Etant Hongkongais dans l’âme, ma réaction à l’ouverture de ce guichet fut aussi naturelle et irrépressible que celle d’un chien à la vue d’une borne à incendie. En une fraction de seconde, je piquai un sprint, entraînant ma femme et mes bagages à ma suite, pour être le premier dans la nouvelle file. A part moi, personne d’autre n’avait bougé. Pourtant, je n’y voyais rien d’anormal. Si vous vous êtes déjà trouvé dans un supermarché hongkongais lorsqu’une nouvelle caisse ouvre, vous savez que ce sont les gens derrière vous, ceux qui ont le moins attendu, qui passent en premier à la caisse. C’est normal !
Puis, je remarquai les 35 regards furibonds provenant de mon ancienne file. La tension dans l’air devint comme de l’électricité statique avant un orage, elle se concentra dans le regard glacial de la walkyrie aux yeux bleus. Soudain, mes oreilles captèrent ce que mon épouse, qui est bien plus ouverte aux autres cultures, me criait :
— Nous sommes en Allemagne ! Les gens sont polis ici ! Personne ne bougera tant que la titanesque fraulein ne dira pas « Au suivant » !
Comment étais-je supposé me comporter ? M’excuser tout en insistant pour que l’on m’enregistre immédiatement ou retourner dans la file et perdre la face ? Je suis de Hong Kong. Donc, je préfèrerais m’immoler plutôt que de perdre la face. Mais ma femme a insisté pour que nous perdions la face, ce qui nous a probablement sauvé la vie.

Au restaurant, s’il y a 2 personnes assises à une table pour 6, vous ne pouvez pas prendre place à côté d’elles.
Vous pouvez le croire ou non, mais vous ne pouvez pas non plus vous planter à proximité et taper du pied pour montrer votre impatience et les inviter à dégager. C’est bizarre, tout de même…

La vaisselle est propre.
Dans la plupart des restaurants à l’étranger, il n’est pas nécessaire de rincer les couverts dans votre théière d’Earl Grey. De plus, si vous le faites, vous serez selon toute vraisemblance emmené dans un endroit où de gentilles personnes en blouse blanche vous serviront du potage et vous empêcheront de manipuler ne serait-ce qu’un couteau à beurre, pour éviter que vous vous fassiez du mal.

Une seule serveuse s’occupe de vous.
Vous le savez et je le sais aussi. Mais on oublie si vite. J’étais à Manhattan, dans un café situé près de la bibliothèque municipale. Mon sandwich n’arrivait toujours pas et je voulais un autre café, alors, naturellement, je m’adressai, avec politesse, au premier serveur venu.
— Ce n’est pas moi qui m’occupe de vous, c’est Leslie, dit-il.
— Enfin, vous travaillez ici, vous aussi, non ?
Il me donna alors des noms d’oiseaux et les autres clients, à en juger à leur expression, semblaient abonder dans son sens. Ce n’est pas étonnant que l’Amérique délocalise ses emplois, avec une mentalité pareille.

Les supermarchés vendent de la vraie nourriture.
Oui, je sais, il y a enfin des supermarchés dignes de ce nom à Hong Kong, mais je vous dis pas les prix. Toutefois, le supermarché de votre quartier, comme le mien, n’est qu’un magasin où acheter des sodas, des trucs à grignoter et 200000 marques différentes de charcuterie industrielle. La règle d’or de ces supermarchés locaux est : Si c’est sain, de bonne qualité et à un prix raisonnable, on arrête de le vendre !
En comparaison, les magasins d’alimentation des pays civilisés sont de véritables cornes d’abondance qui dégorgent d’aliments sains, goûteux, qui donnent envie. Même la junk food est meilleure. Lors de ma dernière visite à ma sœur à Los Angeles, ma femme et moi l’avions informée que nous allions faire une petite balade à pied au supermarché local. A chaque pas que nous faisions dans les allées, nous étions figés par la stupéfaction. 15 types différents de farine complète ! Et si peu chères ! Laquelle acheter ? 30 soupes de légumes bio en conserve. Des briques de « Jus de fruits » qui contiennent… du pur jus de fruits ! Plus de choix de thés verts qu’en Asie. Des pains spéciaux, des types de pâtes, des épices, des friandises dont j’avais complètement oublié l’existence.
A l’heure où nous sommes rentrés, les bras endoloris d’avoir transporté des sacs en papier recyclables pleins à craquer d’articles d’épicerie, ma sœur était dans tous ses états.
— J’allais appeler la police ! Vous étiez partis depuis 3 heures !
Bien sûr, elle aurait pu appeler le supermarché pour leur demander si 2 clients n’étaient pas en train de se comporter comme s’ils venaient d’une autre planète… ou de Hong Kong.

La prochaine fois que vous voyagerez à l’étranger, répétez-vous ceci, un peu à la manière de Dorothée lorsqu’elle arriva au Pays d’Oz :
— Toto, je crois bien que nous ne sommes plus à Kowloon.

Larry Feign
Extrait de Hongkongitis traduit de l’anglais par David Magliocco
Décembre 2017

Larry Feign est l’auteur de Le monde de Lily Wong et de Aieeyaaa ! Apprenez le chinois à la dure parus aux éditions Gope

© illustration : Larry Feign, 2007