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Nous nous arrêtâmes dans une zone ombragée desservie par des marchands ambulants et sirotâmes du jus de coco. Une douzaine de chats se prélassaient autour de nous en attendant leur prochaine pitance. Un chat blanc grimpa sur une chaise qui venait d’être libérée par deux Malais et mit ses pattes sur la table pour observer les restes. Un chaton gris poussait de petits miaulements pour lui faire signe de se dépêcher.

Un arbre avec une forme bizarre attira mon attention. Je réalisai par la suite qu’il ne s’agissait pas d’un arbre, mais de deux arbres. Celui du milieu était vieux avec un tronc noueux et sombre, alors qu’un jeune arbre recouvert d’une écorce lisse et claire semblait l’étreindre. Les branches les plus hautes des deux arbres étaient tellement entrelacées qu’il était difficile de distinguer l’un de l’autre.
Je le montrai du doigt à Jeya, qui avait 11 ans et s’était liée d’amitié avec moi. Je lui demandai ce que c’était.
— Oh ! Ça. C’est un arbre musical, répondit-elle.
— Un quoi ?
— Un arbre musical.
Elle finit son jus de coco et dit :
— Suis-moi !
Elle m’emmena jusqu’à l’arbre et me demanda de m’asseoir sur la digue, en contrebas.
— Maintenant, écoute.
Elle tendit l’oreille.
— Tu entends ?
Des douzaines, voire des centaines d’oiseaux chantaient à tue-tête, une symphonie qui battait son plein. Je fermai les yeux et écoutai cette féerie.
— Tu les entends, mais tu ne les vois pas, j’ai raison ?
Le feuillage était tellement sombre et dense qu’il était impossible de discerner quoi que ce soit.
— Les chats, ça doit les rendre fous, dis-je.
— Les chats sont fous, répondit Jeya.
Et elle se mit à rire.
— Chaque jour l’arbre musical reprend vie. Chaque jour donne lieu à un concert gratuit.
Deux des camarades de Jeya lui firent un signe de la main alors qu’elles passaient devant nous. Elle déguerpit pour les rejoindre.

La compagnie de Jeya me manquait déjà… Plus je restais assis à écouter les oiseaux au pied de l’arbre, et plus j’avais l’impression d’être seul… Un jeune couple de Malais se baladait main dans la main. Le garçon susurra quelque chose à l’oreille de la fille et elle lui donna un coup de poing dans le bras. Il serra son bras et fit mine d’avoir mal. Ils se mirent à rire. Elle le tapa de nouveau. Ils étaient jeunes et amoureux, débutant tout juste dans la vie. Par comparaison, je me sentais vieux – à peine trente ans mais déjà au bord du divorce.

Un mendiant d’origine chinoise empestant l’alcool et l’urine s’approcha en titubant et s’incrusta. Il s’assit à côté de moi et scruta du regard le bois flotté qui nous séparait. J’essayais de l’ignorer, m’attendant à ce qu’il me réclame de l’argent. Pourquoi les enfants étaient-ils si généreux et les adultes si exigeants ?
— Tu aimes les oiseaux ?
Il montra l’arbre du doigt.
— Les oiseaux chantent pour eux-mêmes, tu sais. Ils chantent parce que ça les rend heureux. Si seulement les gens pouvaient chanter sans avoir besoin de quelqu’un pour les écouter, peut-être qu’ils seraient heureux aussi.
Un chat noir s’ébroua. Il s’interrompit en pleine gymnastique et me fixa du regard. Il commença à s’éloigner. Il marqua de nouveau une pause pour voir si je n’allais pas le suivre. Je m’excusai auprès du mendiant et suivis le chat. Il semblait savoir où il allait, lui. Et, à cet instant précis, cela me suffisait.


Robert Raymer

Traduction de l’anglais par Annabel Bon-Bétend Gredin
Juillet 2017

Robert Raymer est l’auteur de Trois autres Malaisie paru aux éditions Gope

© illustration : Heather Paul, 2011