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Vers l’an 2480 de l’ère du Bouddha Gautama, le district de Sok Nok Ten fut le théâtre d’un événement funeste. Situé à l’écart de la route qui mène de Phon à Buriram, dans ce plat pays du Nord-Est et son alternance de rizières et de prés, de vergers et de futaies, un de ses hameaux vit une terrible épidémie s’abattre et dévaster sa population.

Peste ou choléra, nul ne peut aujourd’hui l’affirmer car la mémoire locale n’a conservé que peu de détails de l’événement. Mais le mal fut si soudain et les décès si rapides et nombreux, que les habitants ne purent plus matériellement procéder aux funérailles traditionnelles et solliciter les moines du temple.

Au malheur de voir tant de gens souffrir et disparaître, s’ajouta alors celui de ne pas offrir aux disparus la crémation et l’échappée belle de leurs âmes. C’est ainsi qu’avec tristesse et résignation, on achemina des charretées de cadavres vers un bois à quelques kilomètres du village, au milieu duquel les éléments avaient creusé une fosse naturelle. On y versa les corps des pauvres victimes, on les ensevelit, et pour survivre, il ne resta plus aux villageois qu’à quitter leurs maisons, et la communauté partit s’installer à distance respectable.

Plus tard, des géologues, prospectant la région, déterminèrent qu’à cet endroit, une veine de grès orange, datée du Crétacé, a vu l’érosion former une sorte de canyon. Formes curieuses, souvent surprenantes, empreintes de géants ou menottes d’enfants, corps saisis ou visages d’épouvante semblent paraître dans la roche, c’est aujourd’hui pour le promeneur comme si les lieux avaient figé l’épisode macabre dans des poses minérales.

Dans les patelins alentour, tout le monde sait bien que Sok Phi Dip , « la Fosse aux morts-vivants », n’est qu’une simple curiosité de pierre. Mais parfois, lorsqu’un repas du soir s’achève, que l’obscurité se fait plus profonde et que l’heure devient propice aux confidences à mi-voix, autour de quelques verres de bière ou d’alcool de riz, posés sur la natte de paille encore étalée sur le sol, se murmure l’histoire d’un villageois, sorti pour une pêche nocturne aux grenouilles ou aux crabes de rizière.

L’homme se serait approché de l’antique fosse commune, et de son linceul de sable, il aurait entendu s’élever des sanglots et des appels au secours…

Frederic Kelder
Septembre 2020

© illustration : Frederic Kelder, 2020