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« Un jour, un homme, et c’était dans les temps anciens, vint à connaître le message du Bouddha Gautama. Il en fut bouleversé. Il quitta sa vie civile pourtant confortable, puis, après avoir confié ses biens à sa famille, s’isola pour mieux étudier les textes sacrés.

Quand il sut qu’il ne pouvait plus avancer par lui-même sur la Voie du milieu, il partit en quête d’un maître. Après un voyage de plusieurs années, ses pas l’amenèrent devant celui qu’il cherchait, un homme bon, à l’ascétisme exemplaire. Il resta auprès de lui jusqu’à sa mort, et le servit avec humilité et dévouement.

Le sage lui ayant transmis son savoir, l’élève devint maître, et, son guide spirituel disparu, il enseigna à son tour.

Un matin, au monastère, cet homme dont je vous parle, comme chaque matin, dans sa cellule, cet homme se réveilla. Comme chaque matin, il entendit les coucous chanter, comme chaque matin, il vit les lueurs de l’aube embraser lentement les murs de sa chambre, comme chaque matin les grands figuiers murmurèrent dans la brise. Puis, comme chaque matin, il procéda à ses frugales ablutions, revêtit avec application la dji-won, et comme chaque matin, s’apprêta aux premières méditations.

Mais une avette entra dans la pièce. Minuscule, et dont l’essaim prospérait depuis quelques semaines dans un haut et sombre tamarinier.

L’ajarn la suivit des yeux. L’insecte voleta, fit un tour de la chambre, s’immobilisa devant lui sans quitter son bourdonnement à peine perceptible, sembla l’observer un bref instant, puis repartit par où il était venu.

Une idée vint à germer dans l’esprit du moine. Il en fut le premier surpris, puisque cette idée semblait n’avoir aucun lien avec l’irruption de l’abeille :
Puisque Bouddha nous enseigne que Tout est impermanence et vacuité, moi qui pense depuis tant d’années cette impermanence et cette vacuité, à quoi bon étudier, méditer, prier, enseigner, puisque Tout est impermanence et vacuité ?

Puis la matinée se déroula comme chaque matinée, avec sa routine monacale.

Un peu plus tard, c’était au début de l’après-midi, les disciples se rassemblèrent. Leur Maître s’adressa à eux, de sa voix toujours douce mais bien posée :
— Je vous quitte.

Bras tendu, il fit lentement un geste large, désignant l’espace du vaste sala dans lequel ils avaient l’habitude de méditer, puis ajouta :
— Je vous quitte et tout ceci n’est rien, puisque Bouddha nous enseigne que Tout est impermanence et vacuité.

Ses disciples, décontenancés, demandèrent alors au Maître ce qu’ils devaient faire. Il leur répondit :
— Je n’en ai aucune idée, et que je vous dise que je n’en ai aucune idée n’est rien, puisque Bouddha nous enseigne que Tout est impermanence et vacuité.

Et il s’en alla.
Personne ne sut jamais ce qu’il advint de lui.

Le lendemain de son départ du temple, comme chaque matin, les coucous chantèrent, comme chaque matin, les lueurs de l’aube embrasèrent lentement les murs de sa chambre, et, comme chaque matin, les grands figuiers murmurèrent dans la brise. »

Le maître, qui venait de raconter, cette histoire à ses élèves assis en tailleur devant lui, se tut. Impassible, marmoréen, le regard fixe.
L’un d’entre eux se redressa, un autre remit en place un pan de sa robe safran, d’autres échangèrent des regards interrogatifs, déroutés par l’anecdote et par le silence prolongé du narrateur, lui d’ordinaire plutôt disert.

L’un d’entre eux prit enfin la parole :
— Maître, que devons-nous penser de cette histoire étrange ?… Quel enseignement souhaitez-vous nous transmettre ?

Le guide spirituel resta muet encore un instant. Puis sa voix sereine s’éleva de nouveau :
— Il se trouve tout simplement que ce matin, une abeille est entrée dans ma chambre. Et cela m’a rappelé cette histoire ancienne. L’idée m’est venue de vous la raconter. A chacun de vous d’y réfléchir. Quant à moi, je dois vous annoncer que je vous laisse. Je vous quitte, et même, je quitte ce temple. Je pars.
Il n’ajouta rien, et il s’en alla comme il l’avait annoncé.

Il y eut de longs instants de flottement, de perplexité, puis les moines se concertèrent et décidèrent de poursuivre comme si rien ne s’était passé. Comme si leur maître était toujours là. Chacun partit alors vers les tâches qui lui avaient été assignées, et ainsi la discipline quotidienne fut respectée.

Le lendemain, chacun dans sa cellule, les moines se réveillèrent. Ce ne fut pas le départ de leur maître qu’ils eurent immédiatement à l’esprit, ni son récit de la veille. Non. Comme chaque matin, ils entendirent les coucous chanter, comme chaque matin, ils virent les lueurs de l’aube embraser lentement les murs de leur chambre, et comme chaque matin les grands figuiers murmurèrent dans la brise.

Frederic Kelder
Juillet 2020

© illustration : Frederic Kelder, 2020