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— Papa… je peux rester à la maison ? Il y a un match de foot à la télé.
— On ne sort pas longtemps. Une heure. C’est la fête des Bougies, on va honorer le Bouddha. C’est important. On revient vite, moi aussi je veux voir le match, mais c’est pas Manchester–Chelsea, tout de même !…
— Tu penses trop au foot ! lance au jeune garçon sa sœur espiègle, un peu plus âgée que lui.

Les deux enfants se chamaillent quelques instants. Leur mère prépare le nécessaire pour la cérémonie. La famille sort puis monte dans un magnifique pickup Isuzu flambant neuf.

— Attention aux chiens quand tu recules ! prévient la femme en s’adressant à son mari.
Résignés, ceux-ci observent leurs maîtres qui les quittent : ils savent qu’à cette heure du crépuscule, il ne s’agira plus pour eux que de garder la maison.

Nakhon Ratchasima. L’antique Khorat. Wat Kong Phra Sai. La nuit est venue tôt comme chaque jour, et comme chaque jour, elle a rafraîchi les hommes.

Des mâts dressés aux quatre coins de l’esplanade, deux énormes spots éclairent tant bien que mal le parvis de l’ou-bo-sot. Les plus petits des enfants s’amusent des ombres géantes qui s’étendent sur le sol.
Dans la chapelle au toit effilé, centre de la confrérie, l’abbé prend la parole. D’une puissante sono, une voix grave et timbrée sort et court au-dessus de la petite foule à genoux sur le parvis.
Les briquets crépitent. Mal abritées dans leurs verres en forme de tulipe, les bougies peinent à s’allumer. Humidité entre deux averses. Quelques minutes de litanies, puis, sortant en rang par deux de la chapelle, les robes de safran descendent par l’escalier de marbre pentu.
On se lève. On les suit. La procession va débuter. Toujours vers la droite.

Le premier tour est accompli d’un pas décidé. Mais un murmure parcourt la foule : de franches gouttes de pluie se mettent à tomber. On les aperçoit dans les rais de lumière des lanternes électriques. Certaines commencent à fumer.
Deuxième tour. On accélère. On sort les parapluies. Peloton orange qui donne le rythme, puis peloton blanc, personnes âgées, infirmes, valides et enfants pour terminer.
Troisième tour. Le dernier. Des trombes d’eau. Le pas est de plus en plus rapide, on courrait presque. Chacun tente d’accélérer tout en restant digne. Des flaques se forment. On anticipe la glissade fatale. De la troupe, peu à peu, s’élèvent murmures, puis gloussements, pouffades et commentaires rigolards. L’abbé sourit. Les moines sourient. Les invalides sourient. Puis, à la vue des tenues détrempées, des contorsions pour éviter la chute ou des bougies que l’on doit rallumer sans cesse, des éclats de rire fusent. On tente de garder son calme. Au temple, tout de même… un peu de solennité !

C’est fini. Les trois tours ont été accomplis et les participants sont sains et saufs. La troupe se dirige vers les larges encensoirs en forme de jonque. Chacun plante avec application ses trois bâtons d’encens dont l’incandescence tente vaillamment de résister aux éléments.
La troupe s’égaie. Sous un auvent, certains attendent une accalmie. Face à eux, au milieu de l’allée de béton, deux adolescents, une fille et un garçon, s’arrosent à qui mieux mieux en battant les flaques des pieds.

Sur l’avenue, installés devant le mur d’enceinte et ses roues du Dharma, les vendeurs de rue ont déjà remballé leurs étals. De rares boutiques sont encore ouvertes : épiceries, fruiteries, vendeur de bonbonnes d’eau filtrée… le 7-Eleven, ses enseignes blafardes, sa petite musique de jour comme de nuit, son chien décharné à l’affût nonchalant d’un relief…
Pétarades de motos, circulation clairsemée… Sur le trottoir opposé, à la terrasse d’un restaurant, télé allumée, on s’exclame : dans leur duel fratricide issannais, les « Swat Cats » de Korat viennent de manquer l’occasion d’ouvrir le score contre le Buriram FC. Une occasion en or.

— Tu vois ? Tu n’as rien manqué du match : il commence à peine, dit le père à son fils.
Et l’enfant sourit.

Frederic Kelder
Avril 2019

© illustration : Frederic Kelder, 2016