TEMPS DE LECTURE : 7 minutes.


— J’avais pensé que les choses auraient pris une autre tournure, dit l’homme à la veste en tweed accoudé au bar.
— Qu’est-ce qui aurait pris une autre tournure ? demanda l’homme au costume gris foncé qui était assis à côté de lui.
— La vie, bien sûr, répondit le plus grand des deux, celui à la veste en tweed.
— Tu veux dire que tu aurais pu être comptable ou un truc dans ce genre ? dit le plus petit des deux hommes, celui au costume froissé, levant deux doigts pour demander à la barmaid de leur servir deux autres whiskies. Avec la maison mitoyenne dans le Surrey, une grosse bonne femme et deux gosses ?
— Vu d’ici, ça n’a pas l’air si mal, en fin de compte.
— Concentre-toi sur la mission et lorsque nous serons rentrés au pays, je t’achèterai un chihuahua.
— Va te faire foutre !
— C’est difficile de rester sérieux avec toi.
— J’ai horreur de devoir attendre tout le temps, lui répondit l’homme à la veste en tweed.
— Et si tu te faisais remarquer, au risque de compromettre la mission, en allant tripoter l’une de ces jeunes femmes ? C’est ça que tu fais d’habitude.
— Peux-tu m’expliquer comment ça marche ?
— De quoi parles-tu ?
— Eh bien, nous ne pouvons pas demander de reçu parce que nous ne sommes jamais venus ici, alors comment on se fait rembourser toutes nos consommations de bar ?
— C’est ça qui t’inquiète ?
— Ouais, je hais ces foutus comptables.
— Au moins, nous sommes d’accord sur ce point-là, dit l’homme au costume froissé.

Les deux hommes, mal rasés après un vol long-courrier, portaient les vêtements de la veille. Le plus grand des deux, celui à la veste en tweed, balaya le bar du regard. Il remarqua les lumières tamisées, les banquettes en velours élimé et les jeunes femmes qui faisaient leur travail en bikini et talons hauts. Il ne porta aucun jugement, car il n’était pas intéressé par ce que les gens faisaient pour gagner leur vie ; lui gagnait bien la sienne en obéissant aux ordres, quels qu’ils soient.

— Nous ne faisons pas du tourisme, n’est-ce pas ? déclara-t-il comme il pivotait pour se remettre face au miroir placé derrière le comptoir.
— Que veux-tu dire ?
— Eh bien, nous devrons filer directement à l’aéroport dès que la mission sera accomplie, n’est-ce pas ? dit le plus grand des deux entre ses dents, regardant le reflet du plus petit dans le miroir.
— Ça serait une putain de bonne idée. A moins que tu veuilles passer le restant de tes jours au Bangkok Hilton.
— C’est bien ce que je me disais.
— Reste concentré sur la mission. Je ne veux pas que le fiasco de Vienne se reproduise, lui dit l’homme au costume froissé.
— Je n’ai pas pu m’en empêcher. T’as vu les nichons qu’elle avait, cette poupée russe ? De toute façon, je n’ai été absent que 15 minutes.
— Ça va à l’encontre de nos ordres.
— Nos puritains de chefs sont contre les gros nichons ?
— La plupart préfèrent les jeunes garçons, d’après ce que j’ai entendu dire.
— Ça ne m’étonne pas.
— Nous avons une mission et maintenant j’ai besoin que tu te concentres, lui dit l’homme au costume froissé.
— Il n’a pourtant pas l’air d’être une menace pour la sécurité de l’État, dit entre ses dents le plus grand des deux, celui à la veste en tweed, en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Ne le regarde pas, espèce d’idiot, murmura le plus petit des deux d’un ton cassant.

A la dernière table, tout au fond du bar, à côté de la petite pancarte indiquant les toilettes, un Occidental, petit homme replet à la calvitie naissante, portant des lunettes et un costume-cravate mal ajusté, n’était pas du tout conscient de la menace représentée par les deux clients qui venaient d’arriver. L’homme en question, qui avait l’allure d’un comptable, était installé sur un sofa en velours rouge élimé et était entouré, à sa grande joie, de jolies jeunes femmes. Trois d’entre elles avaient enlevé le haut de leur bikini tandis qu’une autre avait également enlevé le bas. Espiègle, elle était assise sur les genoux de l’homme, ne portant rien d’autre que des talons aiguille et dardant des yeux la salle de bar, défiant quiconque de porter un jugement. Le plus petit des deux nouveaux clients avait remarqué que ses seins étaient très petits : il les préférait beaucoup plus gros, comme ceux qu’il avait vus à Vienne. La seule fille de cette partie du bar qui portait les deux pièces de son bikini faisait des allers et retours entre le comptoir et la table de l’homme à qui elle apportait des plateaux en plastique chargés de boissons ainsi que la note correspondante qu’elle fourrait dans une tasse en plastique. L’homme replet aux lunettes à l’air inoffensif, assis sur le sofa en velours rouge élimé, était aux anges.

— Non mais, sérieusement, regarde-le. Il croit que lever une pute à Bangkok c’est comme gagner au loto. Comment un tel idiot pourrait-il bien menacer le Gouvernement ?
— C’est ça le monde d’aujourd’hui. Internet a tout changé. Aujourd’hui, tout un chacun est une menace pour le Gouvernement, lui dit le plus petit des deux hommes, celui au costume froissé.
— Eliminer les lanceurs d’alerte, ça semble relever de la psychopathie. Comment se fait-il que nous n’ayons plus d’espions ou de bandits à assassiner ?
— Il n’y en a plus. Maintenant, il n’y a plus que des fortiches en informatique comme notre Roméo assis au fond du bar.

Le plus grand des deux hommes, celui à la veste en tweed, rejeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Ce couillon, j’espère qu’il a droit à une branlette sous la table, parce qu’il ne va pas avoir l’occasion de lui enlever sa petite culotte à celle-là et de la baiser.
— Elle ne porte pas de petite culotte, répondit le plus petit des deux, celui au costume froissé, d’un ton cassant.
— Tu as raison, dit le plus grand des deux, celui à la veste en tweed, jetant de nouveau un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Mais putain, arrête de le regarder !
— Tu es sûr que nous ne pouvons pas le laisser s’amuser et le tuer demain ?
— Nous avons un billet pour le prochain vol de nuit à destination de Londres. Tu veux vraiment appeler le bureau et leur expliquer pourquoi nous ne le prendrons pas ?
— Donc, on le fait maintenant.
— Oui, on le fait maintenant, dit l’homme au costume froissé.
— Il a l’air si inoffensif, dit l’homme à la veste de tweed.
— Il n’aurait pas dû lire les emails du Ministre, n’est-ce pas ?
— Cet argument pourrait être contredit. Si le Ministre n’était pas un putain d’escroc, il n’aurait pas besoin de nous expédier à l’autre bout du monde pour tuer l’illustre inconnu qui a lu ses emails.
— Ce n’est pas à nous de questionner le pourquoi, lui dit l’homme au costume froissé.
— Oui, mais c’est la suite, le marche ou crève, qui m’ennuie.
— C’est ça qui nous permet d’avoir un salaire.
— Un salaire ? Je gagne autant qu’un instituteur, tu parles d’un salaire ! Je suis un putain de James Bond et j’ai des loyers et des échéances de crédit auto en retard, et en plus ils me font voler en classe économique.
— Ce n’est pas le moment de te plaindre de ton salaire. Si tu veux, quand tu seras de retour au pays, tu pourras te syndiquer. Mais pour l’instant, concentre-toi sur la mission, lui dit l’homme au costume froissé.
— J’ai passé des années à infiltrer les syndicats sous de faux noms et à espionner mes propres compatriotes pour nos seigneurs et maîtres, murmura le plus grand des deux en sirotant son whisky.
— Nous avons tous fait ça avant que le Mur ne tombe.
— Ah ouais, et c’est comme pour notre retraite. Si nous nous faisons choper, ils nous renieront. Putain, voilà ce qu’ils feront. Ils nous laisseront finir nos jours dans une prison thaïlandaise.
— Non, dit l’homme au costume froissé.
— Comment ça, « non » ?
— La peine de mort. C’est ce que nous encourons ici.
— Putain, c’est encore mieux. T’as vraiment le chic pour me remonter le moral, lui dit l’homme à la veste en tweed.
— Pure perte de temps.
— Quoi ?
— Essayer de te remonter le moral. T’es un casse-couilles de première.
— Les assassins heureux que j’ai connus. Ça pourrait être le titre de tes mémoires. Comment tu as tenté de rendre joyeux tes collègues tandis qu’ils se foutaient dans une merde noire et baignaient dans le sang pour gagner leur vie.
— Eh bien, sois heureux alors. Au moins, il n’y aura pas d’effusion de sang cette fois.
— Ça vaudrait mieux si nous devons filer dare-dare à l’aéroport. T’as déjà essayé de t’enregistrer sur un vol en étant couvert de sang et de viscères ? En fait, non, ça ne te poserait pas de problème, tu te contenterais de leur faire ton grand sourire niais et je suis sûr que ça résoudrait tout.
— Peux-tu continuer à jouer au con pendant 5 minutes encore ? C’est tout le temps que ça devrait prendre, dit l’homme au costume froissé.
— Bien sûr. Finissons-en. Si je ne peux pas tripoter les filles, alors nous serons tout aussi bien à la maison, dit l’homme à la veste en tweed.

Le plus grand des deux hommes posa quelques billets sur le comptoir pour régler leur addition. Le plus petit des deux se mit à chanter une chanson paillarde de rugbymen et le plus grand des deux passa un bras par-dessus les épaules de l’autre, puis les deux titubèrent dans la mauvaise direction. Lorsqu’ils arrivèrent au fond du bar, près des toilettes, ils télescopèrent le groupe de jeunes femmes aux seins nus qui entouraient le type replet aux lunettes, et continuèrent d’avancer jusqu’à percuter la table où l’homme en question était installé. L’homme replet aux lunettes recula autant que lui permettait le sofa en velours élimé, tandis que le plus petit se penchait sur lui, refoulant le whisky et le réprimandant parce qu’il s’était accaparé toutes les entraîneuses.

— Où est la porte ! Il n’y a pas de putain de porte. Comment on fait pour sortir de ce trou à rat ? demanda le plus grand des deux hommes, celui à la veste en tweed.
Pugnace, l’une des filles aux seins nus, qui mesurait bien 30 cm de moins que le plus grand des deux hommes, lui barra le passage et le menaça du doigt :
— Ici, pas sortie ! Toi saoul. La porte est l’autre côté. Ce côté, seulement toilettes.
Le plus grand des deux hommes, celui à la veste en tweed, se pencha sur elle et empoigna l’un de ses seins en demandant :
— Tu veux bien venir me la tenir ? J’ai peur d’aller aux toilettes tout seul.
— Toi, trop saoul. Maintenant, tu pars ! lui hurla au visage la fille.
Elle avait ramassé une bouteille de bière sur la table et la tenait dans son dos, prête à le frapper avec.
Le plus petit des deux hommes, celui au costume froissé, passa son bras autour des épaules du plus grand et lui dit :
— On peut pas rester ici, surtout si les putes attendent de toi que tu débrouilles tout seul avec ta bite. On va au bar d’à côté ! Allez, viens, au bar d’à côté que je te dis ! En route chez Macduff !

Les deux hommes semblèrent se soutenir l’un l’autre tandis qu’ils retraversaient la salle de bar en sens inverse, puis sortirent en titubant dans la rue éclairée par les enseignes lumineuses. Une fois dehors, ils se reprirent.
— C’est fait ? demanda le plus petit des deux hommes, celui au costume froissé.
— C’est fait, dit le plus grand des deux, celui à la veste en tweed, ouvrant une paume pour exhiber un petit flacon en plastique qui avait été pressé au point d’en être presque aplati.

Ils allèrent tous deux s’installer à une table, à l’extérieur du bar situé pile en face. L’homme à la veste en tweed alluma une cigarette.

— Dès qu’ils le sortent, nous prenons un taxi pour l’aéroport, dit le plus petit des deux hommes, celui au costume froissé.
— Ça ne devrait pas être long, j’en ai versé assez dans sa boisson pour qu’un éléphant ait une crise cardiaque.

Peu après, la porte du bar d’en face s’ouvrit et la fille nue sortit en criant comme si elle était poursuivie par un revenant. Les deux femmes plus âgées, qui ont pour rôle d’attirer les clients, la traînèrent à l’intérieur. Puis, les filles en bikini sortirent et commencèrent à héler les chauffeurs de taxi qui stationnaient au bout de la rue, pour qu’ils viennent les aider. Les deux hommes assis à l’extérieur, au bar juste en face, ne comprirent pas un mot que ce qui fut dit, mais ils savaient qu’il devait être question d’emmener un client le plus vite possible à l’hôpital le plus proche.

— Bon, dit le plus petit des deux hommes, celui au costume froissé, en regardant le ciel. Il faut que nous partions, on dirait qu’il va pleuvoir.

Harlan Wolff
Traduit de l’anglais par David Magliocco
Avril 2019

Harlan Wolff est l’auteur de La cité de l’Ange noir paru aux éditions Gope

© illustration : florianelachi, 2014