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Pour me punir […], le Bon Dieu m’expédia quelques années plus tard une amie d’enfance que je désignerai sous le nom de « Madame Coco ». Après plusieurs années de séparation dues à son expatriation à Montréal et à mes propres tribulations, nous nous retrouvâmes dans le quartier animé de Patong à Phuket pour, précisément, célébrer nos retrouvailles par deux semaines de fête.
Ce serait un euphémisme de dire que j’avais trouvé une fugueuse à ma taille.

Le soir de notre arrivée, je contactai Jack, un jeune Anglais tout juste majeur dont l’absurde histoire avait fait le tour de l’île et lui proposai de se joindre à nous.
Alors qu’il venait d’entamer son premier voyage en Asie du Sud-Est, Jack se trouvait dans une situation délicate : s’étant fait arrêter en possession d’herbe, il s’était révélé dans l’incapacité de régler le bakchich de mise, s’attirant les foudres de la police thaïlandaise, qui l’avait placé en garde à vue pendant quarante-huit heures. Des conditions de détention éprouvantes pour cet adolescent issu d’un milieu familial modeste, mais ce n’était rien en comparaison de ce qui l’attendait.
N’ayant pas réussi à comprendre les indications qui lui avaient été données, Jack s’était présenté au tribunal à la mauvaise heure ; pour les autorités, il s’agissait d’une non-comparution équivalent à un délit de fuite et qui devait donner lieu à un procès... le mois suivant.
Une troisième infraction venait dès lors s’ajouter aux précédentes puisque, son visa ayant expiré, il se trouvait illégalement sur le territoire thaïlandais et dans l’incapacité de le prolonger puisque son passeport était aux mains… des autorités.
Jack avait donc trouvé refuge dans un bar de plage et passait ses journées à tenter de rassurer sa mère sur Skype en sirotant des bières, libre de rejoindre la chambre du personnel la nuit venue.

Après quelques verres, il nous demanda l’origine du surnom « Madame Coco ». Madame Coco revint donc sur sa singulière histoire.
Après s’être exclusivement nourrie de noix de coco – sous quelque forme que ce soit : noix râpée, lait, eau, cocktail – pendant quelques jours, elle s’était installée sur le « bol » des toilettes, curieuse de goûter à ses excréments. Sous les yeux horrifiés de Jack, elle raconta comment elle avait plongé sa tête dans la cuvette jusqu’à frôler l’eau souillée, se faisant violence pour laper le précieux ragoût avant de renoncer.
Je ne suis pas folle, répétait-elle fièrement, je ne l’ai quand même pas fait.

La première fugue de mon amie d’enfance prit place au cours de la nuit de notre arrivée, alors que nous dansions férocement au milieu des touristes et des ladyboys. Perplexe et inquiet, je rentrai à l’appartement avec Jack, aux alentours de 3 heures du matin. Deux heures plus tard, au lever du jour, Madame Coco donnait de ses nouvelles dans un message éloquent : « Sa va ? ». Je finis par comprendre qu’elle était chez des locaux et que, visiblement, ils étaient en train de regarder « de la TV ». « Tu as l’air inquiet ? », ajouta-t-elle.

Le lendemain, Madame Coco devait suivre un dealer de cocaïne jusqu’à son appartement, ne repointant le bout de son nez qu’à l’aurore. Il est trop cute, il m’a même ramenée en scooter ce matin ! s’exclama-t-elle en guise d’excuse.

Le surlendemain, elle frappait violemment à la porte sur les coups de 4 heures : Les gays et les lesbiennes, mais c’est la guerre ! hurlait-elle, ivre de colère. Sautant sur son lit, pleurant presque, elle tenta de m’expliquer que le serveur d’un bar gay de Montréal avait un jour refusé de lui servir une consommation parce qu’elle était une fille.

Une nuit encore, à Koh Phi Phi, je retrouvai une Israélienne qu’elle avait séduite puis abandonnée en pleurs sur la plage. Je fus réveillé le lendemain par une puanteur inhumaine – mélange de sueur, de crasse et de sperme séché : Madame Coco était rentrée et cherchait frénétiquement sa brosse à dents. Elle avait croisé le chemin d’un Dubaïote « un peu gras » et fut contrariée d’avoir été si facilement détournée de son premier choix.

Inquiet pour le karma de mon amie, je l’emmenai le dernier soir dans un institut de massage tenu par des personnes non-voyantes. A peine avions-nous franchi le seuil de la porte vitrée qu’elle me tirait le bras, paniquée.
Je ne me sens pas bien, dit-elle, je te promets, j’ai le cœur qui bat vite.
Il est vrai que l’endroit donnait la chair de poule. Sur le sol carrelé, huit matelas surélevés, qui semblaient avoir été récupérés dans des hospices, se faisaient face. Deux vieillards allongés sur le côté s’étaient mis en mouvement en nous entendant et, d’un pas lent et incertain, gravitaient dans la pièce, prêts à recouvrir les fins matelas d’un drap bleu clair. Mais c’est quand la Reine-masseuse fit son entrée, escortée par une garde de quatre non-voyants, que je sentis Madame Coco perdre son sang-froid. Les yeux de la Reine étaient uniformément blancs et son visage, ravagé, donnait l’impression d’avoir été goûté par un fauve. Sous les deux orifices qui faisaient office de nez, une bouche galeuse, de laquelle s’échappaient quelques incisives anarchistes et une haleine fétide. Madame Coco était livide de terreur et je dus recourir à toute ma rhétorique d’enseignant pour la convaincre de fermer les yeux et de s’allonger. N’étaient-ils pas des êtres humains, après tout ?
Tendu et inquiet, je m’abandonnai en premier aux mains de la Reine. J’avais demandé un massage des pieds et poussai un premier cri lorsque, incroyablement puissante, elle m’enfonça les doigts dans la nuque. Je hurlai : Softer! Softer! Sous le regard vitreux de la monstrueuse Cour qui formait à présent un cercle autour de nous, elle enfonçait ses doigts de plus belle et répétait, hilare : Softaa? Litta littal! Ha ha! Softa! Sur le point de perdre connaissance, j’ouvris un œil implorant : le matelas à côté du mien était vide. Le temps d’une seconde, il me sembla entrevoir (une hallucination due à la douleur ?) la fine silhouette de Madame Coco qui, se dérobant à l’ouïe de mes bourreaux, rampait en toute discrétion vers la porte vitrée.

Valérian MacRabbit
Version révisée par les éditions Gope, mars 2019

Valérian MacRabbit est l’auteur de Bâton de Réglisse et de Wanderlandz : à mi-chemin entre le récit de voyage et le roman d’aventures, Wanderlandz prend l’allure d’une déambulation poétique, d’une invitation au vagabondage et à la fugacité, ou peut-être encore d’un étrange jeu de piste aux confins de la réalité et de la fiction.

© illustration : Xiaozhuli, 2011