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C’est juste l’un de ces monastères de village, comme la plupart des monastères de village : silencieux, désert, indolent.
Il n’est fléché nulle part, ne possède pas de mur d’enceinte. Il est là, et plus personne ne se rappelle son âge. Il est là, et c’est tout.
Plusieurs bâtisses semblent à l’abandon. Seule la chapelle, humblement décorée, paraît avoir été repeinte récemment.
Quelques rares moines, parfois un seul occupant. Leurs nuits sont courtes, leurs levers matinaux, et le gong est à frapper dès l’aube.

En ce moment, quatre des jeunes du village font une retraite : Beaw, son cousin Tan, et deux de leurs amis d’enfance. La fierté de leurs familles : prier aux aurores, suivre les enseignements millénaires du Bouddha, ne manger que des aliments choisis. Purifier son corps, en quelque sorte. Acquérir des mérites par des gestes positifs, sans doute.
Ce noviciat durera une semaine. Ou plusieurs. Ou un mois. Selon les disponibilités. Les envies. Les résistances.
Dans la journée, on apercevra la silhouette d’un talapoin œuvrer dans les parages, laver quelque robe safran, balayer une terrasse, entrelacer les maigrelets branchages de clôtures dérisoires. Les loges de béton sont fissurées, leurs toits disjoints, leurs ouvertures délabrées… Qui voudrait voler quoi que ce soit, puisqu’il n’y a rien ?…

Le jour commence à peine. Un voile de lait diffuse sa lumière saisonnière de mousson. Ambiance monochrome.

Quelques fidèles se rassemblent devant la bâtisse principale, silhouette trapue à un étage. Sur le ciel, se détache une haute tubulure, chapeautée de haut-parleurs pour sermons ou informations générales.
Aujourd’hui, collecte de vieux vêtements pour les indigents ! Demain, démoustication de vos maisons !

Les murs du premier niveau sont de peinture crème, ceux du second de lattes de bois sombre. La salle commune du rez-de-chaussée fait office de lieu de prière.

— Ça va ? Comment te sens-tu ? demande Noï à son neveu Beaw qui s’approche d’elle.
Elle lui tend un sac en prenant garde de ne pas toucher le jeune homme. Biscuits, ananas, bouquet de lam-yaï, briquettes de lait.
— Ça va, répond-il dans un demi-sourire. Mais c’est dur.

A l’arrivée des visiteurs du matin, une paire de chiens, allongés devant l’entrée, se lève. De purs bâtards de l’Isan : tête effilée, corps maigre, poil court, robe beige, marron, chocolat… Aucune agressivité à l’encontre des habitués. Un seul intérêt, comme tous les chiens du monde : le contenu des paniers.
Qui sont les maîtres de ces bêtes ? On a oublié. D’ailleurs, les chiens vivaient là bien avant qu’on y élève la première pagode. Ce sont eux les vrais seigneurs des lieux. Qu’un inconnu fasse mine de l’ignorer, voix inconnue ou démarche singulière, et il serait rappelé à l’ordre par un sourire carnassier, un grognement inquiétant, ou même une morsure… Rappelle-toi, animal bipède : tu es ici chez nous…

Dans la salle encore fraîche, des silhouettes attendent sur l’estrade de carrelage. Impassibles, assises en tailleur. Chaque fidèle s’approche d’un moine, et avec la plus grande déférence, et même si c’est son fils, son père ou son cousin. On s’agenouille, on se signe, on tend paniers de bambou, plats divers… les offrandes les plus simples sont de riz gluant. Quelques paroles puis le prêtre lève son ta-la-pat*, le porte devant son visage et bénit son hôte. Instants fugaces, foi des humbles, recueillement.

Au milieu de la place, l’immense arbre à pluie étend ses larges frondaisons. C’est le lieu des rassemblements, lorsque le maire veut s’adresser à ses ouailles. Quelques ombres enfantines passent, fugitives. Ce n’est pas encore l’heure de l’école. A bicyclette, elles semblent se poursuivre, sur la route aux dalles de béton mal jointes qui sépare le wat du lac d’irrigation.
Pauvre étang. Berges infestées de moustiques, eau saumâtre et rare… Cette année encore, la saison humide est bien avare de ses pluies pourtant si vitales.

Des femmes rient, d’autres papotent, deux paysans s’apostrophent :
— Ho ! Lek ! Tu vas à la rizière ?
— Je passe d’abord au magasin ! Tu sais ? Le nouveau, celui que vient d’ouvrir le fils du phou-yaï-ban**.

Les paroles s’envolent, derniers sourires, puis chacun part dans sa propre direction.

C’est juste l’un de ces monastères de village, comme la plupart des monastères de village : silencieux, désert, indolent…

* Ta-la-pat : éventail sacerdotal.
** Phou-yaï-ban : chef du village.

Frederic Kelder
Mars 2019

© illustration : Frederic Kelder