TEMPS DE LECTURE : 7 minutes.


— Comme tu es belle ! s’exclame Phorn.
Admirative, elle observe son amie Kim.

En effet, la jeune fille resplendit. D’ordinaire, elle dépasse déjà Phorn d’une bonne tête, mais aujourd’hui qu’elle a choisi ses chaussures aux talons les plus hauts, sa camarade lui arrive à peine au niveau des épaules.

Kim s’est levée dès l’aube. Une longue séance de maquillage a donné au visage de l’adolescente les années qui la séparent de la femme qu’elle sera plus tard.
De faux cils sans fin, l’arête du nez dessinée puis renforcée par un effet de relief, la peau parfaite doucement matifiée, le rouge à lèvres qui dessine une bouche purpurine… Sa chevelure de jais a été ramenée en un chignon ceint d’une lourde tiare, ponctuée de fleurs de tissu jaune. La couronne qui la coiffe ajoute à sa silhouette élancée. Un collier assorti descend sur le corsage de soie rose qui découvre ses épaules. Membres graciles, poignets aux larges bracelets, mains délicates aux ongles soignés… Très ajustées, une jupe longue et ses ceintures de métal ouvragé affinent encore sa taille de guêpe.

Ainsi, les enseignants ont choisi parmi leurs étudiants celle qui représentera le lycée, qui portera les plus belles parures. Jour de Khao Phansa, jour de culte, jour de fête.
Des diverses classes, entrent et sortent enfants et personnels. On s’appelle, on s’empresse, on s’affaire un peu plus qu’à l’ordinaire… Des tablées papotent sous les arbres. Un groupe de danseuses folkloriques passe en riant.

Au fond du terrain de sport, les bus de ramassage scolaire sont garés à côté d’un pick-up pavoisé qui fera office de char.
Chauffeurs et manutentionnaires s’activent pour les derniers préparatifs. Tous ont quitté leur tenue habituelle et ont revêtu l’une de leurs plus belles chemises. Même le bleu passé des antiques carrosseries semble avoir recouvré le céruléen de sa jeunesse, et les chromes ont été sérieusement astiqués.
Sur un pick-up drapé de violet, jaune et blanc, on charge avec mille précautions une haute bougie sculptée. Symbolique, elle éclairera le temple qui va entrer aujourd’hui dans sa retraite longue d’un trimestre. Ses pensionnaires s’y consacreront à la méditation, à l’étude des textes, à l’éducation des novices. Chacun s’efforcera alors de respecter les dix préceptes essentiels, fondements de la discipline monacale.
Pour éclairer les esprits, une bougie dans la nuit.

Fixée sur une estrade où prendra place l’une des beautés du lycée, l’épaisse chandelle sculptée dépasse la cabine d’un bon mètre cinquante. Sur les flancs du véhicule, deux naga stylisés, chapeautés de la roue du Dharma, veilleront sur l’élue. Et cette année, pour assumer le rôle de Reine d’un jour, c’est Film, une amie de Kim et Phorn, qui a été désignée. Plus petite et plus ronde que Kim mais tout aussi apprêtée, son ensemble de soie violette est recouvert d’un large collier de brillants de pacotille du plus bel effet.
Elle s’approche des deux adolescentes et mêle sa voix à leur sage conversation. Toutes trois bien éduquées, aucune ne laisse transparaître de sentiment trop fort en cette journée pourtant particulière.

Il est 8 heures. Rassemblement dans la cour centrale. Chaque classe s’aligne sur l’agora de béton, face à l’autel au bouddha doré barré d’une étole. Au-dessus de lui, s’élèvent trois mâts d’acier. Deux arborent déjà les couleurs du lycée.

La plupart des élèves sont en tenue de sport, polo orange et pantalon noir, comme chaque vendredi. D’autres sont en costume folklorique. Parmi les filles, certaines se sont contentées d’une jupe de soie aux motifs travaillés. Parmi les garçons, on aura choisi une chemise d’un blanc immaculé, un sarong à carreaux, une cotonnade issanaise nouée à la taille ou autour de la tête.

Aujourd’hui, c’est au tour du Mathayom 5 de hisser les couleurs. Deux jeunes filles contournent l’autel, se débattent quelques instants avec les drisses, le drapeau national aux trois bandes horizontales s’élève lentement, suivi des yeux par l’assistance au garde-à-vous.
Les haut-parleurs crachotent, l’hymne de la patrie retentit. C’est comme un second réveil tandis que le soleil semble avoir refusé de se lever ce matin, perdu derrière un épais rideau de nuages moutonnants.
Une des lycéennes monte la marche du pupitre, tourne le micro vers elle. Alors débutent les grâces au Bouddha. Les litanies s’élèvent dans la cour, l’assemblée se recueille. Silence parfait. Seul subsiste le doux murmure des feuillages mus par la brise.

Le chef d’établissement prend la parole. Il s’éclaircit la gorge et, d’une voix posée, énonce calmement ses consignes.
Au signal, les rangs se dissipent. Dans une joyeuse bousculade, les élèves se précipitent vers les vieux songthèo en attente. Chahut des garçons, rires des filles… Un chauffeur maugrée, un autre secoue la tête, résigné… Ils disparaissent chacun dans leur cabine puis lancent leur moteur fatigué.
Le convoi s’ébranle et, les uns derrière les autres, bétaillères scolaires, pick-ups et voitures des professeurs traversent le village en procession. Direction le wat de Sa Kaeo, temple désigné cette année pour accueillir la cérémonie.

La route serpente dans un paysage agréable et varié, lacet de gris reliant parcelles de manioc, vergers, rizières au vert éclatant… Peu de monde dans les champs : ce n’est pas la haute saison du repiquage. De temps à autre, on double un riverain : vacher aux bêtes à bosse qui paissent dans les fossés, paysan coupant des herbes pour ses buffles, cantonnier versant du bitume dans un nid-de-poule… une grand-mère pousse lentement sa charrette emplie de feuillages…

Premières gouttes de pluie sur les pare-brise, puis la troupe se gare à l’entrée du village.
On saute des véhicules, et l’on rejoint les villageois déjà rassemblés dans une large impasse : le maire et ses administrés, au moins ceux qui ont pu se libérer : notables, personnes âgées…

Rapidement, le défilé est ordonné. En tête, Kim et l’un de ses camarades, lui aussi en costume traditionnel, chemise de soie, ceinture de coton à la taille, sarong bordeaux aux motifs travaillés… tous deux ont l’honneur de porter la lourde pancarte de bois au nom de leur établissement.
L’équipe des enseignants vient ensuite, renforcée par les dignitaires locaux. Nombre d’entre eux portent un bouquet de fleurs de cire délicatement assemblées.
Un premier 4x4 roule au pas, diffusant la musique du Nord-Est. Il est suivi des anciens du village. Parapluies et serviettes fleurissent : l’averse est maintenant bien installée.
Arrive le second char, celui de la Grande Bougie et de la Reine de beauté. Un instant, sur le chemin cahoteux, la chandelle sacrée semble vaciller : un étudiant monte sur le plateau puis la maintient fermement.
Sous son ombrelle, Film s’inquiète elle aussi de la stabilité de son siège. Le garçon pose sa main libre sur l’estrade. La belle sourit.
En rang par quatre, le lycée, garde montante exotique...

« …
Les épaules en arrière
Et la poitrine en dehors
Les bras de cette manière
Tombant tout le long du corps
… »

Mais de tout le carnaval sacré, le pas presse, car la pluie est de plus en plus prononcée. Le trajet contourne le village. Devant l’école primaire, une haie d’enfants observe le passage…
Une quinzaine de minutes plus tard, la procession est revenue à son point de départ. Elle franchit l’enceinte du temple. Son vaste terrain est arboré, on pourra s’y abriter.
A gauche de l’entrée, d’anciennes pyramides funéraires, d’un gris encore un peu plus assombri par le temps, ont l’air de veiller sur d’antiques bungalows de moines au bois tordu par les décennies. Des vestiges.
L’un des bungalows porte deux de ces panneaux publicitaires LACTASOY, si courants qu’ils semblent avoir toujours fait partie de la culture du Nord-Est. Curieuse inscription profane...

Venu sans doute de sa cellule située au fond du parc, un moine traverse rapidement le sentier, sans un regard pour les visiteurs. La robe safran pénètre dans le vaste sala. Dans un instant, tous s’y rassembleront pour le sermon.

A proximité du lourd édifice, un appentis abrite sous ses tuiles un autel archaïque et de vieilles statuettes… Plus loin, un étang de lotus dont subsistent encore quelques tardives floraisons et, sur le côté, les modestes résidences sur pilotis des religieux, aux murs de parpaing et à l’escalier chancelant.

Sur la droite, un petit bois clairsemé. Bien que ce soit la pleine saison des pluies, le sol reste tout craquelé. Humide, mais crevassé.
A travers le feuillage aéré, on aperçoit l’ou-bo-sot et sa charpente flamboyant de rouge et d’or.

Premier arrêt sur la sente qui mène à la chapelle. En tenues soyeuses, les danseuses de l’école se placent en ligne et attendent. Une mélopée issanaise sort alors des haut-parleurs.
Harmonieuses, en lente synchronie, les silhouettes rythment délicatement la mélodie… Les bras décrivent des courbes languides, les mains dessinent de mystérieuses arabesques. Les têtes se penchent doucement, les pieds effleurent le sol…
L’assemblée est muette, respectueuse, admirative, fascinée. Combien d’heures d’étude pour assurer cette courte chorégraphie…
La musique prend fin, la foule se remet en marche vers l’ou-bo-sot. La procession en fait trois tours dans le sens de l’horloge, traverse le sous-bois où elle marque une pause.
On rit, on bavarde, on s’apostrophe… Les smartphones sortent des poches, les photographes donnent leurs ordres… Des groupes se forment, on prend la pose... et dans quelques minutes, tout sera déjà partagé sur les réseaux sociaux.

Puis l’on quitte ses chaussures, on les aligne au pied des murs de la salle commune dans laquelle on entre avec gravité. Les moines sont déjà là, en attente de leurs ouailles.
Une multitude de calicots aux écritures mystérieuses pendent des linteaux ou recouvrent les massifs montants de bois. Le parquet a été recouvert de nattes de paille.
Chacun s’assoit, jambes soigneusement retirées sous son corps pour ne pas offenser les religieux, assis en tailleur sur l’estrade, et déjà recueillis dans la pénombre.
Le silence se fait sans invite. Des voix profondes vont se lever. Le message multimillénaire va poursuivre son voyage immortel à travers le temps et l’espace.

Une courte éternité plus tard, Phorn sort et hèle ses amies qui l’attendent :

— Kim ! Film ! Demain, vous venez avec nous ? C’est Khao Phansa à Phon, et après le défilé, on ira manger un khao man kaï.
— Non, je dois rester au village, répond Kim. Mes parents ont besoin de moi dans les champs.
— Et moi, j’ai des devoirs en retard, ajoute Film, avec une moue dépitée.
— Tant pis ! Alors, cet après-midi, je passe vous prendre avec Grand-père : on ira en saleng à Waeng Yai manger des glaces.

Frederic Kelder
Février 2019

© illustration : Frederic Kelder