TEMPS DE LECTURE : 7 minutes.


9h30. Khon Kaen. Lycée intercommunal. Bâtiment 3, niveau 1. Division de la Vie scolaire. 28°C.
On étoufferait presque. La journée de labeur commence à peine, mais les ventilateurs de plafond brassent un air déjà lourd d’humidité tropicale. Les fenêtres sont grandes ouvertes. Dehors, sous un ciel dégagé, des prés roussis, un étang brunâtre entouré de buissons touffus de citronnelles, de bananiers rabougris et de hauts cassiers efflanqués. Plus loin, l’habituel horizon de rizières.
Sous le portrait du Roi dans son cadre doré, une demi-douzaine d’employés s’affairent. Plannings, trombinoscope du personnel, tableau des effectifs, bureaux, PC, piles de dossiers, classeurs, tampons, bidons d’encre pour imprimante… De temps à autre, un étudiant entre dans la salle, puis salue les adultes en joignant les mains discrètement. Le waï de tradition. Il dépose ensuite registre de présence, livret scolaire, cahiers ou copies, puis sort.
À chaque fois que la porte à glissière est déplacée, un vague courant d’air tente vainement de rafraîchir l’atmosphère.

Assis derrière son plan de travail encombré, un employé en tenue kaki de fonctionnaire, lunettes de métal, crâne dégarni, sourire jovial, quelque peu maniéré, reçoit trois visiteurs. Waï rapides.

— Asseyez-vous, je vous en prie, leur propose-t-il en désignant du regard une pile de chaises en plastique fatigué. C’est bien vous qui nous avez appelés la semaine dernière ?
— Oui, c’est cela. Monsieur le Proviseur avait refusé l’inscription de notre fille lorsque nous avons téléphoné de France, mais il a accepté d’étudier notre dossier, maintenant que nous sommes sur place.
— Oui ! Je me souviens parfaitement de vous. En vacances ? Et votre enfant souhaite poursuivre ses études chez nous. Avez-vous apporté les documents demandés ?

Noï, la mère, petite femme à la quarantaine apprêtée, cheveux courts légèrement grisonnants, lunettes design, fait signe à l’enfant qui sort de son sac à dos un épais porte-vues noir. Le père, un Farang, la cinquantaine, chemise hawaïenne et bermuda, reste un peu en retrait, stoïque.

Phorn, 15 ans, est menue, presque fragile, le teint plus clair que les autres adolescentes de son village natal : les sept années qu’elle vient de vivre en Europe ont quasiment effacé le teint cuivré des gens de l’Isan. Les cheveux longs rassemblés par un nœud de tissu, elle est habillée d’un chemisier blanc de coupe stricte, d’une jupe plissée bleu marine et de socquettes. Avec ses souliers noirs vernis qu’elle a laissés sur le palier, c’est presque l’exacte tenue du lycée. Seul manque son nom brodé.
Ici, l’uniforme, tout enfant le porte avec fierté. Parfois, s’y ajoutent un emblème, une devise… Dans les campagnes au Pays du Sourire, faire des études alors qu’on pourrait être aux champs ou garder les vaches, c’est une opportunité.

Le secrétaire se saisit du dossier, puis tourne les pages : notes, couleurs, appréciations, diplômes d’élève méritante, brevet des collèges… Il observe ses trois interlocuteurs, attentifs à ses réactions.

— Où se trouve votre maison ?… Oh !… Mais c’est à deux pas… Vous vivez en France depuis longtemps ?… Ah ! La France… Paris, la tour Eiffel… Paris Saint-Germain… Comment s’appelle votre nouveau président ?… hmmm… Vous êtes là-bas depuis longtemps ?… Votre enfant est bonne élève ? Quel âge as-tu ?… hmmm… Tu entrerais donc en Mattayom 4… hmmm…

Deux étudiantes entrent, s’approchent discrètement, une rapide courbette à l’attention de l’homme en uniforme, puis elles attendent une pause dans la conversation. La plus grande lui tend alors quelques feuillets couverts de signes.
— Khrou Kha, pouvez-vous vérifier nos équations ?
— Excusez-moi, dit-il à ses visiteurs venus de loin. Ça ne prendra qu’un instant. Je tiens le secrétariat, mais je suis aussi le professeur de mathématiques…

Il parcourt les copies, les griffonne, fait quelques commentaires…
— On finira la correction plus tard en classe.
La conversation reprend.

— Malheureusement, je ne parle pas le français, ni l’anglais, et je les lis encore moins !… Je vais juste prendre vos pièces d’identité et vos documents de famille. Thabian ban, filiation, etc. et ensuite nous irons voir l’adjointe du proviseur.

Il tapote sur le clavier de son ordinateur, lance des photocopies, imprime plusieurs feuillets, les paraphe, puis range l’ensemble dans un porte-documents.

— Veuillez me suivre.

10h00. Bâtiment 2. Niveau 1. Bureau de Madame le Proviseur-adjoint. Air conditionné. 25°C. Une agréable fraîcheur emplit la large pièce aux murs tapissés. Portrait du Roi dans son cadre doré. Photos de groupes scolaires. Plan de travail, piles de dossiers ordonnés, classeurs verticaux, souvenirs personnels… Salutations. Waï appuyés, puis les trois visiteurs du matin prennent place sur des chaises de métal aux assises matelassées. Le professeur de mathématiques présente la situation à sa supérieure, tailleur noir, lunettes cerclées de fer, regard noir, sévère, presque inquisiteur. Elle prend la parole. Anglais parfait. Un sourire semble traverser fugacement son visage aux pommettes saillantes.

— Khoun Noï, Mister, je vous en prie… Elle feuillette le porte-vues. Vous avez traduit les documents en anglais ?… Bien, bien… Monsieur, vous êtes vous-même professeur ?… Je ne saisis pas tout le sens des notations scolaires de votre enfant. Pouvez-vous me dire quel est son niveau ?… Elle réussit bien ?… Ah ! Thammasat vient de rejeter sa candidature à Bangkok. C’est compréhensible. Le second semestre est déjà largement entamé. Raison pour laquelle, sans doute, Monsieur le Proviseur de notre établissement n’a pas donné suite à votre candidature. Mais si vous revenez au village… Phorn ?… Tu m’as l’air sérieuse. Pourquoi ne pas faire un essai ?… Je donnerais volontiers un avis favorable à ta demande. Toutefois, je ne peux pas décider de t’inscrire sans l’accord de Monsieur le Proviseur. Veuillez me suivre.

Le petit groupe sort, puis se dirige vers un autre bâtiment. Dehors, dans l’allée, les visiteurs remarquent deux adolescents en tenue de boy-scout. Ils sont accroupis, un pinceau à la main, et repeignent soigneusement des pneus qui protègent des pots de fleurs. Un adulte en jogging noir, un sifflet autour du cou, les observe de près.

— Le professeur de sport. Travail « d’intérêt général », commente le proviseur-adjoint s’adressant à ses visiteurs d’un air entendu.

10h30. Bureau de Monsieur le Proviseur. Air conditionné. 20°C. On grelotte. La pièce est spacieuse, les meubles simples mais fonctionnels. Portrait du Roi dans son cadre doré. Plan de la région. Derrière le vaste bureau de bois clair, sur une haute bibliothèque assortie, trônent coupes sportives, distinctions, cadres photos… Dans un coin, un salon, banquette de cuir vert, table basse.
Avec déférence, légèrement courbée, l’adjointe du proviseur fait le tour du bureau, puis dépose le porte-documents sur un large sous-main au contour doré. Le chef d’établissement est, lui aussi, en uniforme kaki. La poche gauche de sa chemise est décorée d’ordonnances aux coupons multicolores. Il pivote sur son avantageux fauteuil de cuir, fait un signe à son assistante. Elle s’éclipse.

— Veuillez vous asseoir.
Les trois étrangers saluent d’un profond waï. Le proviseur le leur rend par un petit salut rapide. Le couple prend place sur de confortables chaises capitonnées. L’enfant observe la banquette, puis choisit de s’asseoir par terre. Sa jupe plissée s’étale lentement en corolle sur le sol. De la fleur ainsi formée, seuls dépassent ses deux pieds minuscules.

Derrière ses lunettes, sans un mot, l’homme parcourt posément le dossier. Ses doigts tournent les pages, avancent, puis reviennent en arrière. Le silence dure. On n’entend que le soufflement discret de l’air frais que diffuse le ventilateur mural. De temps à autre, le Proviseur opine du chef, mais son visage reste impassible. Les parents attendent. Puis, d’une voix étonnamment douce, presque feutrée, il s’adresse à la mère :

— Je me souviens de vous. Vous m’aviez téléphoné. J’avais refusé votre demande initiale. Je souhaitais d’abord vous rencontrer et j’avais besoin de quelques précisions… filiation… autorité parentale…Tout me semble en règle… Vous revenez vous installer en Thaïlande ? Je vois même que la maison de famille est proche du lycée !… Nombreux sont nos compatriotes à partir. La plupart vont chercher du travail à Bangkok. J’y ai fait mes études… D’autres vont bien plus loin, voire même à l’étranger. Japon, Pays arabes… Ah ! La France… C’est plus rare. Votre fille souhaite travailler ici… Retour à la terre natale… chez les grands-parents… Je comprends…

Il se redresse sur son siège pour regarder l’enfant, jusque-là restée immobile.

— Alors… Phorn ?… Tu désires étudier dans notre établissement ?… Tu m’as l’air sérieuse et bien éduquée. Tu n’ignores pas que les programmes ici et là-bas sont différents…

De temps à autre, souriante et ne paraissant pas du tout impressionnée, la jeune fille acquiesce, puis de sa voix légère, donne quelques précisions.

— Tu as suivi le programme national en parallèle ?… Littérature thaï aussi ?… Excellente idée. Des amies ici ?… Poï ?… Une voisine ?… Une amie d’enfance ?… Très bien, très bien… étudiante très sérieuse. Elle t’aidera à t’intégrer.

Peu à peu, le visage du Proviseur, jusque-là impassible, paraît s’entrouvrir. L’œil semblerait même pétiller. Un début de sourire, mais vite réprimé.
Le regard alterne de la mère au père, en passant par l’enfant.

— Et pour l’avenir ?… Médecine ?… C’est très ambitieux. Etudes longues, difficiles… Nous sommes un petit lycée local… Nous avons des élèves qui réussissent… Infirmières, comptables, professeurs…..La Faculté de Khon Kaen n’est pas loin. Excellente réputation. Mais les candidats sont nombreux… Il te faudra travailler dur. Très dur. Pour le Roi, pour le pays, pour tes parents. Pour toi-même, bien entendu. Et honorer chaque jour le Bouddha. Après cet entretien, tu passeras à l’intendance. On te fournira ton équipement. Nous saurons vite si nous avons eu raison de te faire confiance. Les examens de fin de semestre commencent dans quelques semaines seulement. Seras-tu prête ?…

Frederic Kelder
Décembre 2018

© illustration : Frederic Kelder