TEMPS DE LECTURE : 8 minutes.



1.

Baan s’éveille. Elle regarde son smartphone : 5h30. Elle s’étire. Comme tout paysan, où qu’il soit sur la planète, son rythme biologique suit la course du Soleil. Mais sous ces tropiques impitoyables, on profite encore mieux des premières heures, avant que les rayons ardents ne viennent tanner les visages et les buriner de rides profondes. D’ailleurs, quelle femme de condition modeste n’envie pas le teint diaphane des belles Occidentales ou des Bangkokoises de la hi-so qui se font blanchir la peau...

Baan rêvasse quelques instants, se lève de sa couche posée à même le sol, ouvre ses rideaux et jette un œil au-dehors. Le pignon de son humble maison donne sur la vaste place du monastère.
À travers la moustiquaire, elle observe les premiers villageois qui devisent sous l’acacia centenaire. Ils sont venus offrir des vivres aux bonzes résidents.

La femme écarte le voile qui dissimule la chambre de son fils unique : cette nuit, il a découché. Pour autant, elle ne s’inquiète pas : à 18 ans, on n’est plus un enfant. Certes, il ne l’a pas appelée, mais elle sait l’étudiant sérieux et ses fréquentations bonnes. Qu’il s’amuse, à son âge ! Les soucis viendront suffisamment tôt.

Il y a bien longtemps, son enfant a perdu un père attentionné, et sa mère un mari prévenant. D’un cancer foudroyant. Mais Baan n’a pas sombré dans le chagrin : une femme seule, qui a un fils à élever... Aujourd’hui, la cinquantaine passée, dans un village reculé du Nord-Est, qu’espérer d’autre que son fils réussisse dans ses études, trouve une femme sérieuse et devienne un homme bien ?

Quelques rapides ablutions, puis elle s’assoit devant sa coiffeuse. Nombre d’amies de son âge sont déjà grands-mères, songe-t-elle. Elle en a le visage, manquent juste les petits-enfants...

Elle prend le pot de talc rafraîchissant et s’en couvre les épaules. La cinquantaine, toute menue, à tel point que sa silhouette aux membres un peu trop courts ferait presque songer à une petite enfance mal nourrie... impression renforcée par son nez en pied de marmite, un trait de famille.

Baan s’habille rapidement et jette un regard circulaire sur la pièce à vivre : la pile de coupons de tissus qui l’attend dans un coin, l’antique machine Singer à pédalier, placée sous la fenêtre et sa lumière propice aux travaux de précision, les sacs bourrés de chutes de toutes les couleurs, sa paire de lunettes, qu’il faudrait changer depuis bien longtemps... les bobines de fils, la télévision, la grosse sono ambulante de son fils, les calendriers à l’effigie des souverains, l’autel, toujours placé en hauteur dans un endroit calme, ses trois bâtons d’encens consumés plantés dans un pot empli de sable, des miniatures de Bouddha dans ses diverses postures, Phra Phikhanet, le dieu-éléphant que surplombe Phra Kaeo Morakot, le Bouddha d’émeraude, le symbole national...

Baan est couturière. Rapide, précise, ils sont nombreux à lui confier de petits travaux pour plusieurs dizaines de bahts : reprises de vêtements, ou plus ambitieux comme la confection de tenues pour mariages, fêtes ou crémations... Ajoutés à cela les travaux dans ses champs et c’est ainsi qu’elle joint les deux bouts...

Il y a un certain temps, elle a ouvert une épicerie : quelques présentoirs bricolés, des bocaux de friandises, des sacs de chips aromatisées. Elle avait investi dans une glacière électrique, remplie de sodas et de glaces... L’école communale est toute proche, ça lui semblait une bonne idée... mais ça n’a pas marché. Il y en a déjà tant dans le coin, de ces petits commerces... Il ne lui reste que les gondoles qui commencent à rouiller dans le jardin. L’un de ses deux chats, le gris, vient ronronner entre ses jambes... l’autre, rouquin, plus sauvage, a déjà dû partir à la chasse.

Baan ouvre la porte sur sa terrasse carrelée de faïence bleue aux motifs floraux. Elle s’avance et appuie ses mains sur la rambarde aux garde-corps chantournés. Un chemin de terre sépare la bâtisse du réservoir du village. Le niveau d’eau est au plus bas. Les rives apparentes sont infestées de moustiques qui pullulent dans les roseraies.
D’un réflexe, elle écrase l’un de ces insectes agressifs qui vient de se poser sur son avant-bras. Il est temps d’aller aux rizières.

Elle monte sur son vélo et traverse le village. Sur la droite de la route qui mène au poste de secours et son ambulance, les grilles de la petite usine de conditionnement sont restées closes. Étrange. Un peu plus loin, Baan s’arrête chez Yaii Loong. Sa vieille mère semble absente, alors elle dépose la papaye qu’elle lui destinait sur l’établi de cuisine situé sous l’auvent. Loong a dû l’entendre, puisqu’elle sort et l’interpelle :

— Si tu vas aux champs, je te rejoindrai plus tard.
Sa fille la questionne :
— L’usine est fermée aujourd’hui ?
— Oui, le patron s’est absenté. Sans explication. Alors sa femme a renvoyé les employés chez eux. Elle les appellera quand elle aura des nouvelles.
— C’est curieux... Je repasserai plus tard, je t’apporterai du lait de soja.

Mère et fille se font un signe, puis se séparent.


2.

Cela fait deux nuits que Beaw n’est pas rentré. Désormais, Baan est angoissée. Qu’il découche une fois ne l’a pas inquiétée, mais ce n’est pas dans les habitudes de son fils de la laisser sans nouvelles.
Par prudence, elle appelle le commissariat de police de Chonnabot.

— Votre fils a été arrêté en compagnie de trois amis du même âge et de quelques plus jeunes enfants. Incendie de deux portraits de Son Altesse Royale Bhumibol, l’un à Waeng Yai, l’autre ici même.
Baan reste sans voix, totalement sidérée. Elle reprend ses esprits.
— Mon fils ? Vous êtes sûr ?...
— Oui. Indiscutable. Caméras de surveillance.

Aussitôt, Baan demande à le voir. Impossible, lui répond-on. L’armée est passée, et si les enfants de la bande ont été remis à leurs parents, en revanche les quatre jeunes adultes ont été emmenés. La police elle-même n’est plus en mesure de les localiser.

L’attente dure ainsi plusieurs jours. Chaque jour elle appelle, et chaque jour un peu plus angoissée.
Un matin, son interlocuteur, toujours sans nouvelles de Beaw, lui indique que le patron de l’usine d’emballage est recherché. En fuite, il est soupçonné d’être le commanditaire de ce crime de lèse-majesté. On aurait repéré des transferts vers son compte bancaire. Pour 1 million de bahts. Origine inconnue. Peut-être aurait-il déjà passé la frontière avec le Laos...
L’absence de Beaw. L’usine fermée. Les ouvriers au chômage. Baan comprend immédiatement.

Quelques jours plus tard, elle reçoit un coup de fil du commissariat. Son fils est en prison. À Phon. Il devrait incessamment passer devant un juge. Alors Baan ramasse rapidement ses effets personnels et file vers la ville toute proche, desservie par des songthèo.

Arrivée à proximité du centre de détention, elle descend du taxi collectif, franchit la barrière et se présente au gardien en uniforme.
Celui-ci lui indique la salle d’attente en plein air. Baan découvre les lieux. Personne de la famille n’y a jamais mis les pieds... Elle passe le parking ombragé sur lequel deux chauffeurs de touk-touk devisent devant leurs engins, semblant attendre le retour de leurs clients...
Si l’on oubliait ce à quoi il est destiné, l’endroit serait presque accueillant : verdure, arbres entretenus, plates-bandes soignées, san phra phoum* coloré, belle façade et portrait en pied de Son Altesse Royale... Un peu plus loin, quelques stands de restauration, tables et chaises à l’ombre de palmiers, clients qui déjeunent, discussions animées... des vaches broutent au pied des miradors...

Baan s’enquiert de la procédure auprès d’une famille déjà présente : Allez jusqu’au guichet, parlez à l’hygiaphone, ensuite on vous appelle... Seule une énorme porte blindée et quelques uniformes rappellent au visiteur qu’il est bien dans l’enceinte d’une prison...
En attendant son tour, la mère lit les panneaux d’information : hiérarchie administrative, programmes de réinsertion, tarifs des paniers-repas pour les prisonniers... On l’appelle. La lourde porte à barreaux s’ouvre...
Dans la cellule, son fils tapote sans passion sur un jeu électronique. Il semble en forme.
— Comment vas-tu ? Explique-moi ! Qu’as-tu fait ?
— Pardon, Mère...


3.

Plusieurs mois ont passé. Entre-temps, Baan a obtenu des éclaircissements et a repris espoir.
Son fils pourrait être libéré rapidement, c’est du moins ce qui se dit ici et là : policiers, infos locales... Les investigations des enquêteurs auraient démontré que le groupe d’amis aurait été manipulé. On aurait proposé à chacun plusieurs centaines de bahts pour un petit boulot. Puis on les aurait drogués : après leur arrestation, des prélèvements sanguins l’auraient prouvé. Le roi Vajiralongkorn aurait aussi demandé que la justice agisse avec bienveillance et discernement.
Puis le jugement est tombé. Lèse-majesté. Sans appel. Beaw en a pris pour sept ans.

Personne n’est réellement étonné, même si l’on espérait la sentence plus clémente. Au Pays du Sourire, la justice ne plaisante pas avec les atteintes à la monarchie. Tout acte à l’encontre de cette institution, la première du pays, est très sévèrement sanctionné. Même l’incendie d’effigies de membres de la famille royale. On a dit à Baan : Un portrait, quatre ans. Deux portraits : sept ans. C’est ainsi.

Effondrée. On le serait à moins. Si encore Beaw avait été un bon à rien comme il en traîne partout. Ou l’un de ces agitateurs antimonarchistes. Mais ce n’est pas le cas : dès sa retraite achevée au monastère, l’étudiant avait réintégré le lycée professionnel, formation qualifiante et assurance d’un bon métier. Si au préalable il avait demandé conseil à sa mère avant d’accepter ce prétendu petit boulot...
Sept ans. Avec un peu de chance, peut-être une réduction de peine pour bonne conduite ? Ou une amnistie ?... Ou bien il accomplira l’intégralité de sa peine. Lorsqu’il sera libéré, il aura alors 25 ans.


4.

Le temps a passé. Baan se rend à Phon plusieurs fois par semaine. Et quand un voisin va y faire une course en voiture, d’abord il l’appelle.
Et l’usine ? Elle a rouvert. Le patron a été capturé, jugé, emprisonné. C’est sa femme qui fait tourner l’affaire, maintenant.

*San phra phoum : maison des esprits (voir Les liens qui unissent les Thaïs)


Frederic Kelder

Novembre 2018

© illustration : Frederic Kelder