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Somphan est minuscule, sèche comme une trique et sauvage comme un insecte volant. Cheveux drus poivre et sel, coupés à la garçonne, yeux noirs profonds, visage constellé de son, la petite Issanaise aime la compagnie de ses buffles. Des bêtes qu’elle ne dépasse guère par la taille.

Parmi les plus humbles du village, ce fut sans doute la dernière paysanne dont l’un de ces animaux flegmatiques tira la charrue dans l’argile ocre de l’Isan. La motopompe a remplacé depuis longtemps le jeu des rigoles entre les digues de terre et les sacs d’engrais chimique ont détrôné le fertilisant naturel que ces bêtes au cuir sombre déposaient au passage. Désormais, elle aussi élève ses bêtes pour leur viande, elle aussi trace ses sillons au Kubota.

A quelques kilomètres du village, en allant vers Ban Phai, le réseau des rizières, de vergers et de champs de tapioca laisse place à une vaste plaine de grisaille, striée d’une voie rapide au trafic incessant. Là, un vaste troupeau de buffles paît dans de grands prés inondables.
Cow-boy solitaire, cagoule et chapeau large, leur vacher semble l’unique sentinelle de ce fade royaume relevé de quelques taches blanches : des aigrettes qui suivent le lent glissement du cheptel sur l’horizon.

Ces derniers temps, la paysanne était devenue taciturne. D’un naturel enjoué, on ne voyait plus chez elle qu’un air rude et maussade. Elle, qui d’habitude riait pour un rien, elle qui se moquait du Farang monté maladroitement sur un de ses buffles pourtant si paisibles… Peine de cœur : Somphan le tom’, aussi masculine que peu à l’aise dans son corps de femme, avait vu sa discrète compagne la quitter, lui en préférant une autre.

Mais aujourd’hui, elle paraît rayonnante, même dans son chandail troué. Et ce n’est pas un secret, le village l’a appris : une nouvelle amie est entrée dans sa vie.

Sur le bas-côté de la piste qui mène aux champs de riz, Somphan suçote un esquimau tout en guidant deux de ses bêtes. Pratique, le saleng bleu pétrole du glacier tourne tout le jour dans les villages et jusqu’au fin fond des rizières. Jingle amical, le tricycle frappé du logo Nestlé attire autant les écoliers en uniforme que les paysans en guenilles accablés par le feu du soleil. Plaisir frais et sucré pour 5 ou 10 bahts. Demandez la carte.

Les affaires de Somphan prospèrent lentement. En quelques années, le couple de buffles a donné naissance à 3 bufflons. Tout récemment, elle a vendu l’un de ces rejetons au cousin Kliang, pour quelques centaines de bahts. Mais celui-ci lui a retourné son pensionnaire, tant cela lui demandait d’attention. Pas si facile d’élever un tel animal !

Certes, Somphan reste toujours logée à la thaï. Sa bicoque s’élève sur les habituels piliers de béton, plantés sur une étroite bande de terre surélevée entre 2 rizières. Son aspect de baraquement de fortune consternerait tout Occidental fraîchement débarqué dans le village. Mais elle a quand même installé un vrai escalier, une vraie porte et un vrai cadenas.
À l’arrière de la demeure, un poulailler sans poule, une cuisine extérieure et ses ustensiles couverts de suie, un foyer au sol encerclé de pierres. Plus loin encore, dans la rangée d’arbres qui bruissent dans la brise vespérale de mousson, on aperçoit un hamac.

Aucun ordre ne semble jamais mis à ce fatras photogénique qu’on ne remarque qu’ici, chez ceux qui pensent que ça pourra toujours resservir, ou qu’il faudra passer chez le biffin, un de ces 4, quand on aura le temps… Un paysan ici, c’est comme un paysan ailleurs.
Alors, on garde. On garde tout et n’importe quoi : pneus usés, outils couverts d’une épaisse poussière qui semble protéger leurs lames de la rouille, licols au cuir racorni, joug d’une autre époque, soc fendu, fauteuils cassés, sacs d’engrais emplis de bric et de broc, haut-parleurs éventrés, chauffe-eau hors d’usage… On distingue même les tubulures de la galerie d’un pick-up envahies par les hautes herbes, alors que Somphan n’a jamais eu les moyens d’acheter ce genre de véhicule.
D’ailleurs, elle n’a même pas de moto et circule dans le village à vélo. Dans les jardins familiaux, on aperçoit parfois sa silhouette. Montée sur une échelle, elle gaule ces fruits amers à coque dure dont elle tire une décoction tonifiante.
C’est ainsi : pour Somphan, le confort domestique est secondaire. Pour autant, elle ne rejette pas toute modernité, bien au contraire : elle s’est offert un mobile récent et s’adonne maintenant aux plaisirs des réseaux sociaux, des selfies et des vidéos d’émissions télévisées à succès.

Pour l’heure, c’est à 2 de ses bêtes à cornes qu’elle s’adresse sur le bas-côté de la route. Fin d’après-midi : l’heure du bain. Guidées vers l’étang tout proche, elles semblent presser le pas… La femelle aux longues cornes entre à mi-patte dans l’eau boueuse, suivie de son mâle aux excroissances plus modestes. Ils s’affaissent et beuglent d’aisance sourdement, bientôt rejoints par leurs trois rejetons.
Leurs mufles encordés frémissent, se tendent, puis les animaux semblent porter un regard reconnaissant vers leur maîtresse…
Somphan s’accroupit sur la berge, puis se perd dans un songe.

Les buffles… Dans quelques années, peut-être qu’un enfant de l’Isan questionnera un ancien quand tous deux se rendront dans un parc animalier pour touristes, étendue verdoyante aux allées soignées et aux enclos bien proprets :

— Dis, Grand-père, quand tu étais enfant, tu avais des buffles de rizière ?
— J’avais des buffles. Nous avions chacun nos buffles. Bons jours ou mauvais jours, c’étaient nos compagnons de labeur, répondra le vieil homme, une pointe de nostalgie dans la voix.

Puis ils admireront en silence quelques spécimens de ceux qui, pendant tant de siècles, auront été des paysans du Royaume de Siam les serviteurs nonchalants.

Frederic Kelder
Octobre 2018

© illustration : Frederic Kelder