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Dans un fracas de plumes, Petit coq et Grand coq descendent du toit de tôle ondulée sur lequel ils se réfugient chaque nuit. Enroués d’abord, puis mieux assurés, leurs chants réveillent la maisonnée. Il est 5 heures : le tocsin matinal retentit. Le feu du soleil se lève sur l’Isan endormie.
Quelques instants plus tard, Laam entre dans la salle d’eau. L’écuelle de plastique plonge dans le profond bac d’eau fraîche. La vieille paysanne, teint cuivré et rides profondes, en évacue tout d’abord la myriade de larves de moustiques qui s’y agitent, puis s’asperge corps et visage. Un frisson la parcourt. Elle attrape une serviette élimée puis se sèche rapidement.
Un vague regard dans le miroir poussiéreux, puis elle retourne dans sa chambre. Sur l’étagère, elle choisit l’un de ses vieux pantalons de coton à la couleur indéfinissable, le noue à la taille, enfile un maillot de football troué et se couvre d’un gilet violet aux pans qui bayent. Coquette, elle remet en ordre sa longue natte de cheveux blancs.
Elle passe à la cuisine, s’attable, grignote rapidement quelques reliefs du dîner de la veille, déguste quelques petites bananes gorgées de sucre, remplit d’eau filtrée un gobelet de fer-blanc cabossé, boit lentement le liquide purifié, ôte le couvercle d’un gros panier cylindrique de paille tressée, en sort plusieurs poignées de khao niao, riz gluant venu de ses propres champs, les tasse fermement dans un panier identique mais plus petit, le place dans un sac d’épaule, prend sur une patère de bois un chapeau de paille conique, puis sort.
Inquiète, interrogative, elle scrute le ciel. Dans le jour naissant, il est parsemé d’écharpes d’un gris rosâtre, maigrelets nuages aux averses nocturnes trop brèves.

Hier soir, Noï, sa fille, lui a téléphoné. Elle vit en Europe depuis longtemps, avec son mari farang.
Les deux femmes, solidaires, indéfectiblement liées comme ne peuvent l’être qu’une mère et sa fille au Pays du sourire, ont longuement devisé : santé, famille, rizières, commérages… Heureusement que son enfant, devoir absolu, soutient ses parents et leur envoie de l’argent car de mémoire de paysan, tout le village a noté que depuis quelques années, le temps n’est plus ce qu’il était. Sécheresse ravageuse puis inondations mortelles se succèdent… les saisons des pluies tardent, ou au contraire sont précoces… c’est toujours trop de pluie, ou pas assez.
Ainsi, la nature paraît de plus en plus chaotique et il est difficile aux plus humbles de subsister, même en variant leurs activités : tissage, couture, bâtiment, travaux agricoles chez de plus fortunés, fruits du verger vendus au marché, ménages, taxi pour un voisin… Alors, si cette année le champ de riz ancestral ne pouvait nourrir ses propres enfants ?…

Quelques instants plus tard, Kliang rejoint Laam. Plus âgé de quelques années, son homme apparaît torse nu, en bermuda. Trapu, solide bien qu’il approche de la septantaine, ventre sec, deltoïdes toujours puissants, le dos recouvert d’un traditionnel sak yant, ce tatouage sacré aux vertus réputées. Il a la mine défaite. Il se passe les mains sur les tempes et se tourne vers sa femme :

— Ohhh !… J’ai mal à la tête !
— Hier soir, tu es encore rentré ivre !… glapit-elle. Et l’autre jour, devant la maison, tu titubais devant les voisins. Tu es la honte de la famille !
— Je sais bien. Je voudrais mourir ! se lamente son mari vexé, le regard vitreux.
— Arrête tes jérémiades, et habille-toi. Il a plu cette nuit. On va aux champs.

Laam sort de la maison et se dirige vers l’appentis de bambou. Il abrite un saleng flambant neuf. Honda Wave 125 rouge et blanc, side-car aux couleurs rutilantes : carlingue bleue, ressorts jaunes, bâche verte. Thai style.
Elle ôte de son cou le lacet de coton qui retient les clés du véhicule. Elle ne quitte jamais cette curieuse parure, même la nuit. Le saleng précédent, son alcoolique de mari l’a perdu en jouant aux cartes. Désœuvré, il s’ennuie. Il boit, et il joue. Il joue, et il boit. Alors, désormais, pas question de le laisser prendre un véhicule neuf qu’il pourrait parier de nouveau.

Laam monte sur la selle et met le contact. Kliang dans la nacelle d’acier, le véhicule s’ébranle, remonte le chemin de terre qui relie la ferme à la route, tourne à gauche, et s’élance sur la route de bitume.
Plus loin, le tricycle ralentit. En file indienne, 4 vaches efflanquées, la bosse dodelinante, traversent devant l’attelage, suivies de leur gardien, stetson antique, chemise ouverte, short et hautes bottes, une longue badine à la main.

— Vous allez aux champs ?
— Oui ! Il a plu cette nuit.
— Bonne chance !
— Bonne journée à toi !

Laam relance le moteur puis tourne à droite. La voie est plus étroite et ses dalles de béton mal jointées. Elle passe devant le haut portrait du roi Vajiralongkorn, longe ensuite le mur d’enceinte de la mairie, puis aperçoit sa sœur Somphan qui mène paître ses 2 buffles et son bufflon.

— Oh ! Tu vas aux champs ? lui dit celle-ci sur un ton enjoué.
— Oui ! Il a plu cette nuit.
— Il n’a pas plu beaucoup ! C’est la misère !
— Et pourtant, tu as entendu les nouvelles à la télévision ?… Il y a des inondations partout dans le Nord !… Et même de la pluie pas si loin de Waeng Yai !

Somphan hèle ses bêtes placides. Elles partaient seules. Elles connaissent le chemin : là-bas, vers les rizières. Les buffles, infatigables cantonniers du Nord-Est.

Quelques mètres plus loin et le saleng est sorti du village. Il laisse derrière lui quelques bosquets un peu trop secs, la vue se dégage… Les rizières !… À perte de vue, une infinité de minuscules parcelles, patchwork couturé de digues basses. Les unes sont recouvertes d’un riz émeraude, les autres paraissent roussies, d’autres laissent apparaître des sillons frais.
L’horizon encore blafard à cette heure est ponctué de quelques cocotiers hauts et droits. Des lignes de bananiers, d’autres de papayers, longent d’étroites sentes. Elles mènent à des cabanons et leurs immenses jarres de pierre, les plus chanceux abrités par l’ombre d’arbres vénérables.
Le regard embrasse cette œuvre millénaire puis distingue des taches de couleur en mouvement : nombre de paysans sont déjà au travail.
Certains, les plus actifs, ont vu la pluie nocturne faire renaître leurs terres. Ils peinent autour de leurs plants, le dos courbé vers la terre nourricière. D’autres binent, labourent, taillent quelque haie… une radio diffuse une mélopée issanaise, le tube du moment. Plus loin, un moteur de Kubota ronronne.
Laam bifurque et emprunte une mince bande cahoteuse, passe l’étang du voisin (pauvre homme, à peine achevé son creusement, il s’est noyé dedans !) et gare son véhicule dans l’herbe, devant la cahute aux planches disjointes qui abrite son fourbi agricole.
Au sommet du toit, en haut d’une verge tordue, un antique drapeau aux trois couleurs de la nation, ou plutôt ce qu’il en reste, tente vainement de prendre la brise naissante. Un murmure parcourt les arbres. Feuilles et plants de riz repiqués se courbent délicatement et semblent ainsi accueillir d’un signe amical les deux paysans.
Le couple descend du véhicule et s’approche : quelle malchance ! Vitale pour leurs rizières, la pluie les a encore oubliés cette nuit.
Laam, pieds nus, foule l’argile engourdie et observe les tiges. Gorgées de nutriments, certaines végètent sainement et portent ce vert éclatant qui l’encourage. Mais une bonne partie du lopin souffre, toujours déshydratée. C’est le sort des domaines trop éloignés de la rivière : les nuages sont leur unique irrigation. Et dans quelques semaines, la saison des pluies finira…
Laam secoue la tête, résignée. Un vœu au temple, quelques dons aux moines demain matin, et la chance viendrait-elle à lui sourire ?

Kliang s’allonge sous l’auvent de toile plastique dont les rayures bleues et blanches se soulèvent au moindre courant d’air. Avant d’affronter les rayons ardents, il faut qu’il récupère de ses dernières libations encore quelques instants.
Laam remonte sur la digue, empoigne une serpette rouillée, ajuste son chapeau sur sa tête. La journée sera longue et peu productive : il faudra s’occuper et ne pas perdre son temps.

Quelques heures plus tard, silhouette toujours courbée sur les mauvaises herbes, Laam entend le portable sonner dans sa poche. Noï.

— Allô, où es-tu ? lui demande sa fille.
— Je suis aux champs.
— Alors, il a plu ?
— Il a plu, mais pas chez nous.
— Mince !
— Avant les récoltes, il reste si peu de temps… Cette année, il faudra acheter du riz. Peut-être.

Frederic Kelder
Août 2018

© illustration : Frederic Kelder