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Khlong Luang. Banlieue nord de Bangkok. Fin de journée. De lourds nuages chargés de pluie roulent dans un ciel aux dernières lueurs bleutées. Un pont de béton à la pente raide enjambe le canal aux eaux sombres et mousseuses. Les effluves des gaz brûlés, la chaleur humide…

Sur la rive gauche, parallèle à la Asian Highway, circule une nuée de véhicules dans une tranquille anarchie : motos surchargées, pick-up surdimensionnés, berlines luxueuses, charrettes à bras, side­-cars de marchands ambulants et camionnettes en fin de vie.

Employés de bureau, étudiants en uniforme, écoliers et leurs parents aux tenues de clubs de football des ligues européennes, petites mains des immenses zones industrielles d’Ayutthaya avec leurs blouses au nom de marques japonaises : Fuji, Mitsubishi, Isuzu, Honda, Nikon… Tous convergent vers le marché couvert.

Dans le vacarme ambiant du parvis, une délicate chanteuse aveugle tente, comme chaque soir, de se créer un auditoire avec ses mélopées issanaises.

Plus tard, tous rentreront chez eux, dans l’un de ces minuscules appartements d’une cité-dortoir anonyme, sortie entre deux parcelles en friche, comme des champignons après une averse. Seuls des architectes asiatiques peuvent dessiner un trois-pièces dans 25 m2. Alors, iIs dérouleront sur le sol une natte de paille, et prendront leur repas tout en regardant sur leurs écrans un des lakhon du soir, ces séries dramatiques diffusées à longueur d’année sur les chaînes nationales, après les actualités consacrées à la famille royale.

Pour l’heure, sous la halle de tôle ondulée, une foule dense circule dans les allées.

Le marché est divisé en deux secteurs : le premier est celui des stands alimentaires. Plus loin, vêtements, cosmétiques, gadgets et produits électroniques.

À l’arrière, à ciel ouvert, fripiers et autres vendeurs d’amulettes se sont récemment installés. Ceux qui n’ont pas de quoi louer un emplacement abrité.Accotés au parking, un restaurant de soupes de nouilles et un autre de khao man kaï, ce délicieux poulet au riz, cuit dans son bouillon.
Partout, les étals colorés proposent cette variété de produits commune à tous les marchés du pays : currys goûteux, spécialités aux piments parfumés, brochettes de poulet, crevettes sautées, poulpes grillés – Bangkok est un port ! –, saucisses sucrées ou salées, boulettes de viande grassouillettes, poissons au sel, desserts de riz ou de soja, et une infinité de fruits et légumes venus du talat thaï, le Rungis local tout proche…

Une cliente épanouie, gourmande ou fortunée tant ce fruit reste cher pour les plus modestes, examine quelques durians capiteux. Elle tapote du doigt leur épaisse carapace hérissée de piquants, puis, satisfaite, désigne le spécimen qu’elle va déguster… Des enfants commandent gaufres multicolores, crêpes recouvertes d’une crème épaisse, chips de pommes de terre ou gâteaux de riz gluant emballés dans leurs feuilles de bananier… Les fourneaux crachent chaleur et fumée, leurs cuisiniers protégés par une cagoule épaisse...

Mais l’orage se précise. Le ciel s’assombrit, un éclair, et une lourde pluie se met à tambouriner durement sur le toit de la halle bourdonnante.
Étonnamment, l’averse s’arrête aussi soudainement qu’elle avait commencé. Bientôt 6 heures. Un peu partout en Thaïlande, dans les lieux publics, un signal de quelques notes retentit : on va diffuser l’hymne national.

Les premières mesures sortent des haut-parleurs. La foule s’immobilise. Vendeurs figés. Clients pétrifiés. Même les enfants cessent de courir : ils connaissent l’importance de cet instant collectif.
Seule une jeune femme, insouciante, poursuit sa marche dans une allée, comme si de rien n’était. Alors, de lourds regards désapprobateurs se posent sur elle. Comme foudroyée, elle s’arrête et se mord les lèvres, l’air vexée.
La musique monte. Un homme semble murmurer le premier couplet : « Prathét thaï rouam leuat neua tchat tcheua thaï… » Un autre regarde sa montre.
Quelques instants. Le morceau s’achève. Et la pluie reprend, tout aussi brusquement qu’elle s’était arrêtée.

Dans le public, on s’observe. On s’interroge du regard : Avez-vous remarqué ? Quel heureux présage ! Puis on sourit. On se réjouit. Ce soir, quelle force, quelle puissance ! L’hymne patriotique a suspendu l’orage. Ou bien la nature, par déférence, lui a cédé le passage pour quelques instants ?

Frederic Kelder
Juillet 2017

© illustration : Frederic Kelder