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C’est beau, les khlongs. Pour bien des voyageurs en Thaïlande, c’est l’une des expériences qui laisseront sans doute l’un des souvenirs les plus marquants.
Aux premières heures de la journée, rendez-vous sur l’un des pontons du Chao Phraya, ce large fleuve indolent qui irrigue Bangkok. Quelques palabres avec un batelier, les conditions de la course sont fixées, et vous embarquez.
Le moteur du longtail boat démarre dans une grande pétarade, le long axe de transmission plonge dans les eaux boueuses, et l’embarcation se dirige rapidement vers les canaux de la banlieue.
Premières heures du jour, premières chaleurs... Les rives défilent : carrés de végétation exubérante, simples prés à l’herbe grillée, vergers fleuris, maisons de bois sur pilotis... Quelques enfants se baignent, une lavandière étend son linge sur sa terrasse, un vieil homme en maillot de corps lit son journal, assis dans un fauteuil à bascule aussi vieux que lui... La vie, toute simple. La vie au bord de l’eau. Simple, et pourtant magique tant elle semble sortir tout droit d’un passé mythique, quand ces khlongs étaient encore les seules et véritables artères de la capitale.
La Poste royale passe en vedette rapide, deux facteurs en uniforme à son bord. Debout à sa proue, l’un d’entre eux salue une petite marchande de fruits dont la pirogue est ballottée par le sillage du puissant engin. Coiffée de son chapeau de paille typique, elle sourit et suspend sa rame le temps que l’esquif de bois reprenne son équilibre... Plus loin, un canot à moteur ronronne, l’homme tient la barre, la mère couvre leur jeune enfant d’un chiffon humide… Instantanés du quotidien, celui que l’étranger rêve de partager lorsqu’il feuillette quelque guide touristique...
Avec le développement du tourisme local, les Thaïlandais eux-mêmes se mettent à redécouvrir ces trésors. Pour les bouddhistes, la Tournée des 9 temples au bord du Chao Phraya est un pèlerinage très apprécié. 9 temples dans la même journée et des événements heureux ne manqueront pas de se produire.
La maison de New, elle aussi, se trouve en bord de khlong, dans la grande banlieue de Bangkok. Mais ce n’est pas exactement le genre de canal que l’on fait voir aux touristes. Succession de baraquements abandonnés, de dépotoirs malodorants et d’usines bruyantes.
Pour accéder à la maison de New, on longe le mur d’enceinte d’un lotissement au confort « à l’occidentale ». Barrières, guérite, garde en uniforme, carte magnétique. Hiérarchie sociale.
Protégée, la maison de New ne l’est en rien. Au détour du chemin, une allée de béton surélevée serpente à travers champs. À gauche, les habitations. À droite, des terrains vagues, inondés en ce mois de juillet, saison des pluies. On passe les premières bâtisses faites de bric et de broc, planches, couvertures, tôles de récupération : les slums. Un peu plus loin sur le ponton, une rangée de maisons sur pilotis, plutôt pimpantes, rehaussées de notes de peinture qui détonnent sur le ciel gris. La maison de New est l’une d’entre elles.
Tôn, le père de New, a un bon travail. Il est employé dans une usine d’électronique. Pas de quoi mener grand train, mais de quoi vivre dignement, payer un logement décent et une couverture santé. Or, aujourd’hui, Tôn ne travaille pas. Il est étendu sur la terrasse, en short, les yeux fermés. Deux proches s’affairent autour de lui et le ventilent en agitant des journaux.
Le minuscule intérieur est modeste mais joliment décoré. Une maison de poupée. Les fenêtres de bois s’ouvrent sur le canal. La chambre est au fond.
Le corps de New est là, gisant sur un petit matelas. Un T-shirt de sport, un short – son club de football préféré. Des serviettes de toilette ont été disposées sur le buste, les jambes et les bras.
À sa gauche, un autel de poche, une bouteille de soda, une paille. Les prières, l’encens. Les volutes emplissent la pièce et filtrent la lumière des fenêtres minuscules. Le cercueil blanc attend, dans un coin de la chambre. Dans 3 jours, la crémation.
On dirait qu’il dort, murmure sa tante.
Il est beau, New. Il a 8 ans. Visage cuivré. Insouciance enfantine. Dans ce sommeil à la parfaite apparence, seule se remarque, étonnante, la petite coloration bleutée des lèvres. Il est beau aussi, sur la photo d’école où il pose fièrement dans sa tenue de soie.
Nee, sa mère, agenouillée, veille la dépouille. Elle prend des photos avec un petit compact, le visage inondé de larmes. Derrière elle, une jeune cousine répond au téléphone. La sonnerie du mobile retentit souvent. C’est une grande famille, et tous les proches viennent aux nouvelles.
On n’a pas compris. Tout a été si vite. Il était brûlant et très faible. On l’a emmené à l’hôpital. Fièvre hémorragique. Il est mort 3 jours plus tard. Le médecin a dit : Il n’y a rien à faire. Alors, on s’est rappelé la première alerte, le petit alité, quelques années auparavant. Ici, la première dengue c’est comme une grosse grippe. Mais à la deuxième, on sait que le pire peut survenir. Surtout chez les enfants.
Tôn entre, soutenu par Night, son autre fils. Il fixe un regard interrogateur sur le corps inerte. Il se penche en avant, tend la main, serre la jambe gauche, puis la jambe droite. Rien.
Depuis que son enfant repose, il fait ainsi. Toujours ainsi. Il entre, traverse le salon, pénètre dans la chambre, sollicite le corps, puis, le regard dans le vague, ressort et se laisse retomber sur la terrasse, à demi évanoui. État de choc.
On explique de nouveau à d’autres parents qui appellent. Certains pourront venir de Khon Kaen pour la cérémonie. D’autres ne pourront pas. La distance, la rizière, les bêtes, l’usine, les enfants… On comprend. C’est la vie.
Nous glissons une enveloppe dérisoire dans la main de Nee. Nous sortons. Silence. Seuls retentissent les bruits de l’usine d’emboutissage située sur l’autre rive du canal. Rythme imperturbable.
On n’a pas compris. Il n’y a rien à comprendre. Ici, on appelle ça le « mauvais karma ». La malchance. La fatalité.
Mais, en fait, New ne serait-il pas tout simplement victime des probabilités ? Un khlong insalubre, des eaux stagnantes, un champ inondé, des familles qui vivent là. Et un petit insecte volant, à la recherche de sang. Pour la survie de son espèce. Depuis la nuit des temps. Un petit insecte volant. À quelques dizaines de mètres. Une simple piqûre. Ignorée. Il y en a eu déjà tant. Et un jour, un enfant meurt.

Frederic Kelder
Juin 2017

© illustration: Frederic Kelder