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On en aura aperçu inscrits le long d’un bras, dépassant d’une chemise ouverte ou remontant le haut d’une nuque. D’abord vus par inadvertance, puis observés avec curiosité et enfin recherchés par obsession, ils se seront révélés omniprésents et bien singuliers ces tatouages d’un autre genre.
Envolée cette collection trop banale d’aigles noirs ou de papillons idylliques, abandonnées les images sinistres et effacées à jamais de ces cœurs affublés de prénoms et de roses ; on retrouve dans cette panoplie locale d’autres images, textes et symboles dans un style sak yant propre à toute l’Asie du Sud-Est.

Lors d’événements sportifs, installé dans les gradins d’un ring surchauffé, debout à compter les points, on en aura vite oublié le jeu pour se focaliser sur des athlètes qui, eux plus que d’autres, nous auront terrifiés en dévoilant sans complexes un corps tatoué de nombreux emblèmes, histoire d’être invulnérables et d’éloigner les mauvais esprits.
Leurs opposants, à la façon d’un ancien roi ou d’un guerrier khmer, seront jusqu’aux orteils recouverts d’illustrations et d’effigies plus puissantes encore.
On n’aura eu d’yeux que pour ces hiéroglyphes inconnus et mystérieux ; essayer de les déchiffrer, de reconnaître vainement des caractères et, si la pause le permet, prendre une photo pour figer un portrait de tigre posant sa griffe sur un biceps.

Mais, en scrutant à peine plus, ce seront les entraîneurs, managers, parieurs et, sans distinction, toute personne de la foule qui, discrètement ou ouvertement, affichera son tatouage. On aura croisé, ici ou là, d’autres petites gens, bien pieuses, qui se seront fait dessiner sur les épaules et le dos, parmi tant de symboles religieux, des yantra, deva hindous ou figurines chamanistes, d’humbles représentations de Bouddha dans différentes postures pour gagner une vie meilleure ou un peu plus éclairée.

Indifféremment, homme ou femme aura droit sans complexes à ses tatouages fétiches et ce, depuis bien longtemps, car si la mode aujourd’hui conduit à retrouver ce style au-delà des frontières de la Thaïlande, on en parlait déjà dans les carnets historiques, datant de plus de deux mille ans, de voyageurs chinois débarquant au Siam.

À en voir partout, on se croit alors submergé par ces dessins, car ces mêmes symboles yantra bienfaiteurs viendront enluminer de nombreux lieux de culte, les habitations privées, sans oublier les moyens de transport pour protéger chaque hôte du moment.

En cas de besoin, adhésion ou complète conversion à cette pratique, il faudra souffrir de nombreuses petites piqûres appliquées à l’aide d’un bambou bien affûté ou d’une lance métallique, administrées par un bonze ou un chaman composant redoutablement entre les symboles et les indispensables incantations.

Jean Maury
Version révisée par les éditions Gope, février 2017

Texte extrait de Sous le ventre de l’éléphant blanc qui peut être acheté ici

© illustration : adaptorplug, 2007