Livres ayant pour thème ou cadre l'Asie du Sud-Est

Isan – Campus

TEMPS DE LECTURE : 3 minutes.


La première fois où le Farang s’est rendu à la faculté de Khon Kaen, c’était il y a dix ans. Il a oublié le prétexte de cette visite. Cousine Bann qui voulait lui montrer ce nouveau parc paysager « vu à la télé » ?… Somphan qui avait le désir de s’échapper un temps de ses rizières aux buffles ?… Ou simplement une balade sans but précis, paï thio, comme la famille en avait l’habitude quand le Farang venait passer ses vacances au pays ?…

Les volontaires installés sur le plateau du vieux pick-up – un Toyota Tiger fatigué, à la customisation intérieure digne d’une boîte de nuit –, on déploya les ombrelles afin de les protéger du soleil dardant ses rayons meurtriers, puis on embarqua la glacière et le pique-nique classiquement constitué de khao niao, de porc frit et de klouéï namwa, ces bananes gorgées de sucre et de parfums pas plus longues qu’un doigt de la main. Les 60 bornes sur Mittraphap Road furent avalées en une petite heure, et l’équipage s’était égaré dans ce qui semblait être les faubourgs de Khon Kaen, cette grande ville de l’Issan, aussi étendue qu’impersonnelle. Egarés, comme souvent… mais dans cette province où tous les paysages se ressemblent, où la bonne direction c’est « par là », et la mauvaise « pas par là », il est aussi simple de se perdre que de se retrouver. Et puis, c’étaient les vacances pour l’un, le désœuvrement pour les autres : pas de rendez-vous à honorer, pas de tâche paysanne sur le calendrier.

Ce n’est qu’une fois les égarés passés pour la troisième fois au même endroit, qu’un balayeur assoupi sur le bas-côté de la route avait répondu à leur demande :

— L’université de Khon Kaen ?… mais c’est là.

Et en effet, ce vaste quartier de hauts bâtiments semblant sortis de terre au hasard, parsemé de hautes futaies de tecks, de tamariniers, de frangipaniers, de palmiers, relevées des tons vifs des flamboyants et cassiers en pleine floraison, ces routes comme les autres routes, cette banlieue sans signe particulier, c’était bien le campus recherché.

Quelques instants plus tard, le pick-up débouchait sur une plaine herbeuse où des khoï * taillés de façon fantaisiste révélaient le savoir-faire du jardinier, la troupe prenait la pose sous un sala ouvragé couvert par un toit de style Ayutthaya, et dès cet instant fixé pour l’éternité, elle reprenait sa quête au petit bonheur la chance.

Une fois la balade devenue ennuyeuse, on chercha la sortie et, passant devant le portail d’entrée manqué à l’aller, l’inscription dorée apparut, fixée sur le muret de brique sombre : KHON KAEN UNIVERSITY.

Le Farang se retourna vers sa belle-fille, debout dans la cabine ; à l’époque, elle devait avoir environ 8 ans. C’était encore le temps des apprivoisements mutuels, quelques semaines communes par an, elle, plutôt timide, qui ne parlait pas un mot de français, elle qui devait se demander qui était le petit ami de sa mère, cet homme à la peau d’une pâleur inconnue, qui prononçait des mots aux sonorités étranges, et qui du thaï ne connaissait que trois phrases tirées d’un manuel de survie et péniblement mémorisées. Qui était-il, et serait-il plus que ce père naturel qui l’avait abandonnée quelques mois après sa naissance, fuyant la charge trop lourde d’un enfant né trop tôt pour un homme si jeune ?

— Tu vois, si tu travailles bien à l’école, un jour tu viendras peut-être étudier ici.

La mère de l’enfant lui traduisit en thaï la phrase que son compagnon venait de prononcer, ou plus exactement en issan, cette langue vernaculaire du Nord-Est, métissage de thaï et de lao que l’on parlait en famille.

Regard profond, toujours observateur, souvent mélancolique, l’enfant colla à la lunette arrière sa petite bouille. De ses cheveux coupés à la garçonne, une courte mèche brune descendit sur son front ; elle regarda l’inscription en lettres d’or jusqu’à ce qu’elle disparaisse de son champ de vision. Elle se retourna vers son père estival. Celui-ci crut percevoir une lueur fugitive tout au fond de ses yeux noirs.

Aujourd’hui, l’enfant a 18 ans. Elle appelle le Farang « Papa » et, admise au concours d’entrée à KKU, l’étudiante vient ici pour ses premiers repérages.

La fac. 5500 raï, 330 hectares. 40000 étudiants. 2200 professeurs, des milliers d’employés, et l’ombre tutélaire du Roi Phrabat Somdet Phra Poraminthra Maha Bhumibol Adulyadej, alias Rama IX, qui l’inaugura en 1967.
40000 étudiants, tous sélectionnés. Car si le visiteur s’y perd facilement, ce n’est pas aussi simple pour l’étudiant d’entrer dans cette faculté tant la sélection est rude. Une manière de préparer l’avenir du pays.
Des édifices disparates, posés ici et là, marquant sans doute les différentes ères de l’histoire du campus, des tours, des blocs, des dômes, abritant une infinité de salles de classe, de laboratoires, d’unités de recherche, de centres de conférences, d’équipements sportifs, de bureaux administratifs, un hôpital, une bibliothèque XXL, plusieurs 7-Eleven, un bureau de poste, des quartiers résidentiels, un réseau routier interne et des lignes de bus. Une ville dans la ville pour une vie dans la vie.

On commence par le lieu de rendez-vous de tous les usagers : une bâtisse à l’aspect extérieur de centre commercial.

Food court géant occupant le rez-de-chaussée et ses stands de restauration traditionnels : somtam, khao man kaï, kouéï tio… coursives sur 2 étages, boutiques diverses, agences bancaires, chariots factices imitant les pittoresques ran khao kèng et débitant saucisses grassouillettes, mangues vertes piquantes, Cha Payom multicolores, gaufres sucrées… Ne seraient-ce les inscriptions murales aux couleurs de l’université et les slogans qui appellent les futurs citoyens du monde à l’élévation par le labeur, un mall presque comme un autre, d’autant que la foule d’étudiants en uniforme qui doit s’y presser d’habitude est absente.

En effet, le prochain semestre est encore loin et, de plus, les mesures sanitaires pour lutter contre l’épidémie de Covid-19 ont entraîné la fermeture de la plupart des boutiques. Les chaises sont retournées sur les tables, les cuisinières ne délivrent que des plats à emporter et ne s’activent dans le hall que de rares personnels de service. Juché sur un escabeau, un électricien semble perplexe devant son tableau, des femmes de ménage papotent et, affalé sur le sol de marbre pour profiter de sa fraîcheur, même l’immanquable chien d’on-ne-sait-qui semble attendre, impavide, le début du prochain semestre.

Le magasin où la jeune fille est venue se procurer ses nouveaux uniformes ne déroge pas à la règle. Curieusement, dans ce pays, plus les études s’allongent et plus les jupes des étudiantes raccourcissent, mais, pour l’instant, équipements, objets de cérémonie, certificats, breloques, colifichets et mugs aux couleurs de l’université restent inaccessibles.

« Fermé pour cause de Covid-19. Réouverture le 1er mai. En cas d’urgence, veuillez appeler le… »

Alors, on reprend la route et on va jeter un coup d’œil à ce qui sera, pour l’étudiante, le cœur de ses prochaines années : le département des Sciences humaines. Car, si elle a ajouté une bonne maîtrise du français et de l’anglais à son thaï maternel, son père adoptif est également parvenu à lui rendre les mathématiques et la physique aussi absconses que pour lui-même. Double succès.

Cette fois, on branche le GPS, puis on se rend directement au bon endroit. Plates-bandes aux haies soignées, parkings ombragés à l’accès interdit par une barrière électronique… On n’ira pas plus loin aujourd’hui. Alors, on descend du véhicule, on lève les yeux, on observe l’édifice principal. Pour quelques élus de l’ascension sociale, combien d’enfants du pays restés à terre…

Le Farang n’a pas rappelé à la jeune fille l’anecdote du pick-up, un moment qu’elle a sans doute oublié. Tant d’années ont passé…

Pour l’heure, elle regarde ses parents que les hasards de l’existence ont unis : présents, patients, bienveillants… et fiers. On ne dit rien. Personne ne dit rien. Silence. Une brise agite les feuillages. On sourit. Impression fugitive, un court instant on croirait distinguer, au plus profond des yeux de la jeune fille, comme une lueur. La même lueur que celle d’une petite fille qui vint là, ici même, il y a bien longtemps…

* Streblus asper.

Frederic Kelder
Mai 2020

© illustration : Frederic Kelder, 2020

Maison d’édition indépendante ayant pour vocation de faire découvrir la Thaïlande, Hong Kong, la Malaisie, l'Indonésie, le Cambodge... par le livre

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