Livres ayant pour thème ou cadre l'Asie du Sud-Est

Extrait de SOTHON

Un roman de Franck Quéré

 

Prologue

« Un peuple qui ne connaît pas son passé, ses origines et sa culture ressemble à un arbre sans racines. »

Marcus Garvey.

Allongé sur une large pierre, le vieil homme profitait, les yeux mi-clos, de la fraîcheur apportée par l’épais feuillage de l’arbre le surplombant. À cette heure de la journée, la chaleur écrasante ne lui laissait d’autre choix que de profiter d’une sieste propice aux rêveries. Au fil des années, ce banc naturel était devenu son refuge. Personne dans le village n’aurait d’ailleurs songé à s’y asseoir sans lui en demander la permission. Étrange façon de penser, se dit-il. Comme si ce caillou lui appartenait. Il préférait y voir une marque de respect pour son âge. Il passa une main sur son visage. Lentement. Pour ressentir sa peau séchée par de nombreuses heures passées sous un soleil ardent. Étaient-ce ses joues et son front ou ses doigts qui étaient tant crevassés ? Huit décennies le séparaient de la peau douce du nouveau-né et, il fallait se rendre à l’évidence, sa face ressemblait à présent à un vieux parchemin sur lequel la vie aurait imprégné son histoire.

Son esprit divaguait sereinement et il comprit qu’il ne dormirait plus cette après-midi. Il préférait cependant continuer à se reposer sous ce figuier en attendant que la vie du hameau reprenne sa folle activité. Pour le moment, le rituel était respecté. Les hommes, les femmes et les bébés dormaient ou s’activaient sur leur paillasse, lambinant patiemment en espérant que la fraîcheur de la fin de journée leur donne un second souffle.

Le silence n’était pourtant pas total. On entendait, au loin, de joyeux cris d’enfants et des clapotis à chaque fois que l’un d’entre eux plongeait dans le cours d’eau. Cela le réconfortait. Il se dit que le temps ne révolutionnait pas toujours les mœurs, car il avait lui-même profité de la fraîcheur du fleuve avec ses camarades de nombreuses années auparavant.

Mais le calme ambiant fut soudain interrompu par des hurlements hostiles. Plusieurs jeunes se querellaient. Il perçut quelques minutes plus tard le bruit de pas précipités. Dévalant le court talus derrière le figuier, un gamin dégoulinant se précipita vers lui :

— Grand-père ! Grand-père ! Il faut absolument que tu nous aides !

Hors d’haleine, il ne parvenait pas à finir sa phrase. Après quelques respirations forcées, il réussit, tant bien que mal, à articuler :

— Le gros Joe et sa bande viennent de nous faire partir de notre lieu de jeu. Par la force ! Viens leur parler ! Toi, ils t’écouteront.

— Du calme mon enfant ! J’entends ce que tu me racontes, mais j’ai du mal à tout comprendre. Reprends ton souffle et explique-moi calmement de quoi il s’agit.

— Mais grand-père, on n’a pas le temps ! Il faut agir maintenant.

— En premier lieu, je te rappelle que je ne suis pas ton grand-père. Et tu le sais bien. Ensuite, si tu me demandes de jouer le rôle du vieux singe avisé, j’aimerais au moins saisir la situation. Alors, assieds-toi à côté de moi, respire un grand coup et parle.

Sans traîner les pieds, l’enfant le rejoignit. À ses côtés, il retrouva une certaine sérénité, regarda les branches qui tanguaient et expira lentement pour s’éclaircir les idées. Il reprit :

— Avec les copains, on a créé un parcours pour se balancer d’une branche à une autre. Cela nous permet d’atteindre un recoin inaccessible du fleuve où nous pouvons nous baigner. On se laisse ensuite porter par le courant pour redescendre le fleuve. On se repose sur un gros caillou posé près des berges et de là, on recommence. On a découvert cela il y a quelques jours.

Si son débit de parole était plus mesuré, ses pupilles sombres brillaient encore d’excitation.

— Aujourd’hui quand nous sommes arrivés, le gros était là avec quelques copains à lui. Ils nous ont repoussés de notre rocher en nous disant que cet endroit leur appartenait à présent. Je savais qu’ils nous avaient observés hier. Et, par jalousie, ils ont voulu nous piquer notre terrain. Tu comprends maintenant pourquoi tu dois venir leur faire comprendre que c’est à nous ce parcours, puisque nous l’avons découvert ?

— Tu me fais plaisir quand tu parles ainsi, Sam. Tu as su te calmer pour me convaincre. Bien, à présent, montre-moi le chemin.

Sans plus attendre, le gamin bondit et s’engouffra dans la forêt.

L’ancien, qui ne pouvait suivre ce rythme, crut bon de rappeler :

— Et si tu me perds, tu devras affronter Joe seul.

Il leur fallut cinq bonnes minutes de marche pour atteindre le lieu de la bataille. Dans un coin, six mouflets de moins de 10 ou 12 ans s’étaient repliés pour faire face à quatre grands gaillards. Ils se regardaient en chiens de faïence, les plus âgés certains de leur victoire. Sans s’arrêter, l’octogénaire poursuivit sa route jusqu’au large rocher plat qui se trouvait à quelques mètres du rivage. Avec précaution, il grimpa sur la roche pour s’y allonger.

Visiblement surpris par la tournure des évènements, la bande d’adolescents le regardait sans savoir comment réagir. Ce fut Joe qui osa prendre la parole :

— L’aïeul, qu’est-ce que tu viens faire là ? C’est pas un endroit pour quelqu’un de ton âge ! C’est glissant et tu pourrais te blesser.

Ne se sentant aucunement menacé par les paroles du jeune homme, l’ancien répondit immédiatement :

— Je te remercie pour ta délicate attention. Mais je suis encore bien stable sur mes jambes et je ne crains pas l’eau. Pour répondre à ta première question, je suis ici, car le lieu est agréable, ombragé et paisible.

Après un léger silence, il ajouta malicieusement :

— Et puis, j’ai cru comprendre qu’il y avait un droit d’aînesse qui prévalait ici.

Devant leur incompréhension, il continua :

— Eh bien, oui ! Vous avez demandé aux enfants de partir d’ici, car vous étiez les plus âgés. Donc j’en déduis que je peux vous demander de me laisser en paix sur ce rocher à présent. À moins que ce ne soit la règle du plus fort que vous avez fait valoir. Dans ce cas, soyons honnêtes, vous n’aurez aucun mal à me pousser à l’eau. À quatre contre un, je ne fais pas le poids.

Face à leur silence et leur embarras, il se permit de poursuivre :

— Mais laissez-moi vous poser une question.

Il se redressa pour s’asseoir en tailleur.

— Quelle est votre logique ? Pour empêcher les gamins de revenir, vous allez monter la garde à tour de rôle ? Car assurément, ils ne manqueront pas de revenir quand vous partirez.

Il pointa du doigt deux adolescents :

— Et je pense bien que ton père va avoir besoin de ton aide ce soir pour reprendre sa toiture. Et toi, imagines-tu ne pas aller t’occuper de tes jeunes frères ? Et l’école ? Demain il faudra bien y retourner.

Il mit en avant sa lèvre inférieure, signe de réflexion chez lui.

— Non, vraiment, je ne vois se profiler qu’un vieux schéma de guérilla : vous prenez par la force un lieu et dès que vous aurez le dos tourné, vos ennemis s’y installeront de nouveau. Et il vous faudra recommencer. Jusqu’à l’épuisement.

Les quatre garçons gardaient à présent les yeux dans le vide. Cela allait probablement se passer ainsi.

Fort de son emprise, l’aîné précisa :

— Alors que je peux imaginer une solution qui conviendrait à tous. Une journée est longue. Et si vous partagiez entre vous les heures à passer ici ? En sortant de classe, les plus petits viennent et s’amusent. Puis, après les devoirs, vous prenez leur place. Idéalement, vous pourriez même vous dire bonjour quand vous vous croisez.

Il se tourna vers la berge :

— Qu’en pensez–vous les petits ? Cela vous semble réaliste ?

Après s’être dévisagés quelques instants, ils hochèrent simultanément de la tête.

— Parfait ! Et vous, les grands ?

Même réponse.

— Très bien. Pour ma part, je viendrai au coucher du soleil. L’endroit est vraiment magique. Merci pour cette découverte !

Il se glissa le long du rocher pour plonger dans l’eau. Il rejoignit rapidement la berge et, sans se retourner, leva le bras droit en signe d’au revoir. Il disparut dans les branchages.

À peine cent mètres plus loin, il fut rejoint par Sam. Sans un mot, l’enfant le suivait. Une fois de retour sous le figuier, le vieil homme s’allongea de nouveau. Il mit son bras gauche sous la tête et ferma les yeux. Dès qu’il les rouvrit, Sam, qui s’était assis près de lui, entama la discussion :

— Tu les as bien eus. Ils ne savaient pas quoi te répondre.

— Je n’ai eu personne. J’ai trouvé une solution face à votre incapacité à vous parler. Ne me prends pas pour un naïf. Je sais parfaitement que vous les avez nargués depuis votre rocher. Vous êtes aussi crétins qu’eux. Vous croyez être les plus malins, ils sont les plus forts. Lançons-nous dans les hostilités !

L’enfant examina ses pieds et préféra se taire. Il brisa cependant le silence :

— Quand je serai plus grand, j’aimerais être comme toi. Puissant par les paroles et respecté parce que je serai sage.

— Je pense juste que je suis âgé et qu’ici cela est, pour le moment, respecté. Pour combien de temps encore, je ne le sais pas.

— Non, c’est pas ça. On a l’impression que tu as vécu tellement de choses, rencontré tout un tas de gens, appris à observer depuis tant d’années. Mais moi, ce que j’aimerais comprendre c’est comment on devient serein et calme comme toi. Ça me rassure. Je me sens apaisé à côté de toi.

Le vieux contemplait toujours le ciel à travers le feuillage. Mais il se mit à tendre la lèvre inférieure. Puis il pivota difficilement pour se mettre en position assise. Il fixa Sam, longtemps sans rien dire. Enfin, après avoir bien pesé ses mots, il dit :

— Chacun apprend en premier lieu en regardant autour de lui, en admirant, en imitant ce qu’il aime pour devenir une meilleure personne. Nous apprenons de nos expériences et de nos ressentis bien plus que dans les salles de classe.

D’un petit coup d’œil en coin, il ne put s’empêcher d’ajouter :

— Ce que je viens de dire ne doit pas te servir d’excuses pour sécher les cours. C’est compris ?

D’un hochement rapide de la tête, Sam lui fit comprendre qu’il pouvait continuer.

— Bien sûr, chaque être est unique. Et ce que tu jugeras bon, ce vers quoi tu voudras tendre, pourra laisser indifférent ton meilleur ami. À chacun de se construire. Si l’objectif est le même, les moyens sont infinis.

— Mais toi, grand-père, c’est quoi les expériences qui t’ont permis d’être ainsi respecté ?

— Pour la dernière fois, Sam, mon trésor, évite de m’appeler grand-père. Pour te répondre, je répéterai ce que je viens de t’expliquer : si l’objectif est le même pour tous, les moyens sont infinis.

— Ça veut dire quoi dans ton cas ?

L’insistance de Sam lui fit saisir qu’il était à présent assez grand pour comprendre certaines choses. Et il détestait, par-dessus tout, les non-dits et les secrets. Alors il se lança :

— J’apprends aussi en observant ce que je trouve beau. Chez un homme, une femme, un animal, peu importe. Mais ce qui a formé mon caractère, mes opinions les plus fermement ancrées, ce sont les contre-exemples. C’est-à-dire vouloir précisément agir à l’opposé de personnes qui te dégoûtent.

— C’étaient qui ces personnes ?

— Certains disent que l’amour et la haine sont les deux faces d’une même pièce. Ces gens qui furent mes contre-exemples étaient ceux que j’admirais le plus. Les plus proches de moi.

Il le dévisagea longuement et sut qu’il ne pourrait plus s’arrêter. La curiosité de l’enfant avait été piquée au vif. Et surtout, il était de son devoir de passer son savoir. En levant les yeux vers le soleil, il sut qu’il lui restait de longues heures pour raconter son histoire.

— Si cela t’intéresse, je peux t’expliquer quel fut le sentier que j’ai dû parcourir et qui m’a transformé à ce point. Car à ton âge, j’étais déjà pétri d’admiration pour un homme. Comme toi, d’après ce que je comprends. Mais crois-moi, une fois mon histoire achevée, tu n’auras probablement plus les yeux qui pétillent en me regardant. Ça ne te dérange pas ?

Même s’il n’était pas vraiment sûr de tout saisir, Sam était trop intrigué pour ne pas répondre :

— Raconte-moi.

Il était en effet temps de raconter.

 

***

 

Chapitre 1

[…]

— Oui, cela m’est apparu comme une évidence. Et je ne me suis pas trompée. Elle est entrée dans la discussion et nous avons vraiment partagé un super moment.

Sarah marqua une pause en reprenant une gorgée de vin.

— Malheureusement, j’ai rapidement touché à mes propres limites. Parler de son père, je n’avais pas grand-chose à dire, mais cela passait encore. Parler de ma mère et de mon père, tous deux inconnus à différents degrés, cela se corsait. Mais arriver à la strate supérieure, j’ai été incapable de lui apprendre quoi que ce soit. Juste le prénom des parents de Solange. Le reste est parti avec ma mère. Là aussi, j’ai reçu un coup. Le lien avec notre histoire familiale est, dorénavant, rompu définitivement. Toujours cette foutue différence entre ne pas faire et ne plus pouvoir faire.

Stéphane gardait le silence et mit un certain temps avant de rebondir sur ce que venait de dire Sarah.

— On peut toujours essayer de retisser son lien avec le passé.

— Comment ça ?

Il semblait concentré sur le pic Chapman qui plongeait dans l’océan à quelques kilomètres d’eux.

— Il existe tout un panel d’outils permettant de retracer a minima le parcours d’une personne en France. Tu peux te rendre dans les mairies ou les archives départementales pour consulter des registres d’état civil. Ainsi, en connaissant le nom de jeune fille de ta mère, et son lieu de naissance, je sais comment retrouver la trace de ton grand-père.

— Cela ne servirait à rien.

— Pourquoi ?

— À une occasion, j’ai dû obtenir un acte de naissance de ma mère. Je devais avoir 18 ou 19 ans. Sur ce papier, il était indiqué qu’elle était née de père inconnu. Ce salaud ne l’avait même pas reconnue à sa naissance. Mais ce qui m’a rendue encore plus dingue, c’est que Solange ne m’ait jamais raconté un fait aussi marquant de sa vie. Moi, je ne voyais jamais mon père, or je savais qu’il était vivant et j’aurais été en mesure de le rencontrer si j’en avais eu l’envie. Dans son cas, il existait une barrière infranchissable.

Stéphane prit son téléphone et sembla écrire un message ou faire une recherche sur Internet. Sarah ajouta :

— N’est-ce pas ?

— Je ne sais pas… Je n’ai jamais rencontré un tel cas, mais un professionnel pourrait nous éclairer.

— Tu veux dire, quelqu’un qui vit de ses recherches généalogiques ?

— Oui, tout à fait. Certains en font un métier. Parfois, ils doivent établir des listes d’aïeux. Ils peuvent également approfondir le profil d’une personne en particulier, à la demande du client. Ses activités professionnelles, les actes marquants de sa vie, et cela d’une manière poussée. Mais beaucoup vivent de cette passion en travaillant pour des notaires dans le cas de dossiers de successions complexes afin de prouver l’existence ou non de liens familiaux.

Son téléphone émit une double vibration caractéristique d’un message entrant. Il le lut rapidement puis demanda à Sarah :

— Tu as envie d’en savoir plus ?

— Sur mon passé familial ?

— Oui. Tu pourrais commencer par ce grand-père inconnu.

Sarah réfléchit un instant. Sa discussion avec sa fille l’avait ravie, car elle avait senti un lien qu’elle développait trop rarement avec Chloé. Cela avait été rageant de devoir s’arrêter si vite faute de connaissances.

— Ça m’intéresserait, oui.

Stéphane lui montra un ensemble d’habitations sur le flanc opposé de la montagne.

— Quand je suis arrivé au Cap pour la première fois, j’ai été confronté à des difficultés dans mes recherches. Par je ne sais plus quel moyen, j’ai été mis en relation avec un généalogiste professionnel. Il s’appelle Herman Tarron et il habite juste en face. Nous nous sommes bien entendus et j’ai toujours gardé le contact. Depuis mon installation ici, je le vois de temps en temps. On discute de son travail, d’histoires personnelles. J’aime tout particulièrement le moment où je sens ces petites histoires s’intégrer et prendre toute leur place dans l’Histoire, celle que l’on découvre dans les livres. Je viens de lui envoyer un message pour savoir si nous pouvions passer le voir, un de ces jours. Il est disponible maintenant. Ça te dirait d’aller le rencontrer ?

[…]

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